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Qu’est-ce qu’une journaliste scientifique ? Entretien avec Marie-Neige Cordonnier*

Dans la série des métiers liés aux sciences, après celui d’informaticien, nous proposons celui de journaliste scientifique.

Quelle formation as-tu suivie pour en arriver là ?
À Pour la Science, il est plus important d’avoir une solide formation scientifique qu’une expérience dans le journalisme. Sans cela, je n’aurais eu aucune chance ! C’était en 2000. J’étais en fin de thèse de biophysique à l’Institut Curie, à Paris, et je n’étais pas sûre de vouloir continuer dans la recherche. Le travail au labo m’avait passionnée, mais après quatre ans passés à étudier une protéine particulière, l’étendue et la diversité des sciences que j’avais découvertes à la faculté me manquaient. De plus, les postes dans la recherche étaient déjà rares et beaucoup de postdoctorants (des jeunes chercheurs en contrat à durée déterminée) de mon entourage galéraient pour en décrocher. Sans compter qu’il me manquait quelques mois de financement pour rédiger ma thèse. L’offre d’emploi de Pour la Science est tombée à ce moment-là. J’ai postulé sans trop y croire et j’ai été embauchée en tant que rédactrice chargée de l’édition des Génies de la Science, une revue trimestrielle d’histoire des sciences. Le directeur de la rédaction de l’époque, Philippe Boulanger, m’a appris le métier au fil des numéros. Puis en 2009, les Génies de la Science se sont arrêtés et je suis passée sur le mensuel Pour la Science. Mais en général, les journalistes scientifiques ont une formation en sciences et en journalisme.

Tu dois parler un peu de toutes les sciences, mais on ne peut pas tout maîtriser. Comment se garder de dire des bêtises de bonne foi ?
Là encore, le cas de Pour la Science est assez particulier, car la plupart des articles sont écrits par des chercheurs, ce qui limite considérablement les erreurs. Un rédacteur contacte un chercheur (ou l’inverse), discute avec lui pour définir le sujet de l’article, le chercheur écrit, puis le rédacteur retravaille l’article avec lui et le met en forme pour sa publication. Dans ce cas, on avance en général par petites touches. On pose des questions à l’auteur et, avec ses réponses et ce que l’on sait par ailleurs, on lui propose une version de l’article où l’on a expliqué les passages qui paraissaient obscurs, les transitions un peu trop abruptes, etc. On joue en quelque sorte le rôle du lecteur type. On propose aussi d’expliciter certains points sous la forme d’encadrés ou à l’aide de figures. L’auteur ajuste à son tour le texte, puis en général une discussion s’engage sur les points les plus délicats et aboutit à un compromis entre précision et simplification.
Une partie des articles que nous publions sont des adaptations en français d’articles parus en anglais dans la revue Scientific American, dont Pour la Science est une filiale (à 50 %, l’autre moitié appartient aux éditions Belin). Dans ce cas, nous demandons toujours à un spécialiste du domaine de relire la version française, afin de vérifier que rien ne le choque à la lecture. Enfin, les rédacteurs écrivent eux-mêmes de petits articles d’actualité scientifique qui paraissent sur notre site Internet et sous une forme réduite dans le mensuel. Là encore, nous faisons relire nos textes par des spécialistes du domaine, qui vérifient que l’on n’a pas dit de bêtises.

En cherchant à rendre compréhensible un sujet difficile, on risque de le simplifier exagérément, de le tordre, de cacher les problèmes de fond. Alors comment procéder ?
On part du principe qu’on peut tout expliquer en avançant pas à pas. Parfois, cela signifie que les trois quarts de l’article seront consacrés à présenter des prérequis pour comprendre le sujet. Tout le défi est alors d’agencer et de mettre en scène ces éléments de telle façon que le lecteur découvre pas à pas une histoire et non qu’il ait l’impression d’avaler n définitions, lemmes et théorèmes avant d’arriver au résultat. C’est particulièrement le cas pour les articles de mathématiques (par exemple celui qui fait la couverture du numéro de juin 2015, qui traite d’un sujet abstrait, la géométrie aléatoire sur une sphère), mais on retrouve en fait la même difficulté dans toutes les disciplines. Quelques « trucs » aident à dérouler l’histoire sans la rendre indigeste : revenir sur le cheminement qui a conduit à telle idée ou à tel concept, utiliser des métaphores ou comparaisons pour fixer les idées, prendre le temps d’expliciter un aspect en lui consacrant un encadré. Alors certes, on ne raconte pas tout ce que pourraient se dire des spécialistes, mais on essaye de ne pas éluder les difficultés et de donner une idée des problèmes auxquels les chercheurs sont confrontés.

On croyait autrefois que les sciences c’était plutôt pour les hommes et les lettres plutôt pour les femmes (!). Comment cela se traduit-il dans ton métier ? Est-ce une profession « genrée » ?
Bon, déjà, ce n’est plus trop le cas en sciences ! Même si dans certaines disciplines, en mathématiques et en physique, notamment, les hommes restent très majoritaires. Dans les filières biologiques de l’université, par exemple, il y a en général plus de femmes que d’hommes. Parmi les journalistes scientifiques, c’est assez équilibré, avec peut-être une tendance à la féminisation, notamment dans le journalisme free lance. Et ce ne sont pas forcément les femmes qui s’occupent de la biologie…

Les sciences (et encore plus les techniques) ont des dimensions politiques, économiques, éthiques… parfois délicates ou conflictuelles. Comment en rendre compte, surtout dans une revue n’affichant pas de parti pris ?
C’est une question délicate qui fait l’objet de nombreuses discussions lors des réunions de rédaction ! La première façon d’en rendre compte, c’est de choisir de traiter ou non un sujet d’actualité scientifique sensible. Notre rôle est avant tout d’apporter un éclairage scientifique, et si on constate qu’on n’apportera rien de plus de ce point de vue, on s’abstient. Ensuite, tout dépend des articles. Dans les papiers d’actualité que les rédacteurs signent, on opte en général pour un ton factuel, qui permet d’évoquer les dimensions sociétales, les difficultés éthiques posées, sans prendre parti. On essaye de se poser en spectateur objectif. Quand il s’agit d’un article de chercheur, soit on lui demande de faire la même chose, soit, si le sujet est particulièrement sensible, on demande à un autre chercheur, souvent un sociologue, d’apporter son éclairage sur la question. C’est ce que l’on a fait, par exemple, sur la biologie de synthèse, l’année dernière. Dans un premier article, un biologiste de Genopole, François Képès, a présenté les travaux dans ce domaine et la théorie qui les sous-tend, puis un sociologue de l’INRA, Pierre-Benoît Joly, a évoqué les débats que la biologie de synthèse suscite et les difficultés des sociologues à trouver leur place au milieu et à faire avancer les choses. Chacun répondait à des questions qu’on s’était posées, toujours en tant que lecteurs types, et qui aideraient donc les lecteurs à y voir plus clair ou à se faire une opinion.
Enfin, nous avons une rubrique « Point de vue », où un chercheur donne son opinion sur un sujet de science et société. Dans ce cas en particulier, le seul fait de choisir de traiter ou non un sujet, et de demander l’article à telle ou telle personne, est une façon de prendre parti. D’où les discussions parfois très longues au sein de la rédaction : faut-il en parler ? Quel angle choisir ? Quel intervenant ? Mais le leitmotiv reste le même : se cantonner à des sujets où l’on peut apporter un éclairage scientifique. Par exemple, au moment de la réflexion sur la transition énergétique, l’année dernière, il était hors de question de donner un point de vue non étayé scientifiquement sur ce sujet. L’idée était de faire parler non pas un défenseur de tel scénario, mais un chercheur qui avait participé à la consultation nationale et à la définition des différents scénarios possibles et qui serait à même de les présenter, de les expliciter, de les comparer de façon scientifique et de montrer leurs avantages et limites.

Alors : ta meilleure et/ou ta plus mauvaise expérience ?
Ma plus mauvaise expérience remonte aux Génies de la science. En 2001, je préparais un numéro consacré à Freud – une adaptation en français d’un numéro paru dans la revue homologue italienne I grandi della scienza. Tout se passait bien. Comme d’habitude, j’avais prévenu l’auteur que j’adaptais sa monographie aux contraintes de notre ligne éditoriale, tout en restant au plus près de l’esprit de son texte, et que l’ensemble serait relu par un spécialiste francophone. L’auteur a accepté, mais en découvrant la version quasi finale du numéro, il a refusé notre adaptation et a demandé, sans négociation possible, un retour à son texte original. Résultat : le numéro n’est jamais paru (par chance, nous avions une roue de secours !). Heureusement, ces cas sont rares. En général, les discussions se passent bien (c’est même une des parties les plus intéressantes du métier !) et nous arrivons toujours à un accord.
Ma meilleure expérience, ou plutôt mes meilleurs moments, ce sont des rencontres avec les chercheurs (on découvre à chaque fois un nouveau monde !), ou celles que j’ai pu faire lors de la recherche d’illustrations pour les Génies de la Science. Quand on préparait le numéro sur Paul-Émile Victor, par exemple, j’ai beaucoup discuté avec sa fille, qui m’a même permis de garder un carnet de voyage de son père pour quelques jours. Et les discussions avec l’ancienne secrétaire de Jacques Monod à l’Institut Pasteur, lors de la préparation du numéro sur l’aventure de son prix Nobel avec André Lwoff et François Jacob, furent tout aussi passionnantes. Madeleine Brunerie m’a raconté de nombreuses anecdotes et nous a déniché des trésors iconographiques. En somme, chaque article est une nouvelle aventure… 

*Marie-Neige Cordonnier est rédactrice en chef adjointe du magazine Pour la Science.

Propos recueillis par Pierre Crépel.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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