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Tiers-espace, quotidien et démocratie ? Cerise Moleg*

Le tiers-espace est le couplage de l’imaginaire et du réel, le lieu de l’altérité, du ressenti ou de la croyance appliquée à l’espace ; bref, le lieu du tout.

Il y a bientôt vingt ans Jean-Louis Guigou, alors directeur de la Direction à l’aménagement du territoire (DATAR), appelait de ses vœux la révolution des territoires. Sans nul doute, un bouleversement est à l’œuvre, les débats sur la constitution des métropoles en témoignent. Toutefois, de la même façon que l’extraordinaire prévaudrait sur le quotidien, que le notable supplanterait le peuple, la métropole effacerait le reste du territoire. Martin Vanier, parodiant Sieyès pose le débat : « Qu’est-ce que le tiers espace ? Tout ! Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans la recomposition territoriale ? Rien ! Que demande-t-il ? À y devenir quelque chose ! »
Probablement, l’habitude de comprendre l’époque par la chronologie des faits est-elle bousculée par la simultanéité contemporaine. En un même temps, la planète connectée en ses lieux centraux, ses villes globales pour reprendre les mots de la sociologue Saskia Sassen, crée de l’information, la remplace, l’accélère. Si les technologies numériques ont considérablement réduit les distances, elles tendent à effacer le temps, si bien que les chaînes de causalité deviennent de plus en plus complexes et difficiles à maîtriser dans leur entièreté. La spatialité s’affirme dans le temps court que nous connaissons, dans l’accélération mondialisée, au détriment de la temporalité. L’espace-temps de nos quotidiens s’en trouve fractionné. Or la fragmentation temporelle, spatiale, influe irrémédiablement sur la fragmentation de la société pour en faire une juxtaposition d’individus. Edward Soja, en 1996, à la relecture d’Henri Lefèbvre propose trois notions clefs sur la représentation de l’espace et des lieux. Un premier degré serait tout lieu réel et cartographiable, le deuxième espace correspondrait aux représentations, aux perceptions, aux ressentis liées au premier, le troisième, le tiers-espace caractériserait cette manière contemporaine que nous avons d’appréhender l’espace qui nous entoure. Ce tiers-espace est le couplage de l’imaginaire et du réel, le lieu de l’altérité, du ressenti ou de la croyance appliquée à l’espace ; bref, le lieu du tout.

Presles-en-Brie (Seine-et-Marne) et Nanterre (Hauts-de-Seine) Tiers-espaces ?

Bouleverser le découpage centre-périphérie
C’est précisément, ici, ce qui nous intéresse. Ce tout dont nous sommes. Ce tiers-espace pense la subversion dépassant les oppositions binaires, de classes sociales, de groupes racisés, genrés… Les spatialisant, il permet l’articulation entre les territoires et les mécanismes d’hégémonie, décrits par Gramsci et prolongés par Gayatri Chakravorty Spivak. Le tiers-espace est subalterne, mais il n’est pas cartographiable, enfin pas toujours, pas palpable. L’espace est élastique et rétractable, il change d’échelle. Le tiers-espace aussi, se glisse dans les interstices, les bordures, les délaissés, les marges.
La perception binaire, classique de la modernité, des géographes, des aménageurs et politiques consiste donc à lire les centres, où il se passe quelque chose, où le monde se fait, où les échanges créent l’information, le capital nécessaire au bon fonctionnement du système mondialisé et les périphéries, les bordures, dont au mieux on se préoccupe lorsqu’elles deviennent trop instables, lorsqu’elles ne supportent plus l’hégémonie. La vivacité des mouvements des espaces délaissés n’en fait d’ailleurs pas forcément une garantie d’émancipation sociale.
Revenons au tiers-espace qu’Hugues Bazin, au sein du laboratoire d’innovation sociale par la recherche-action, rapproche du tiers-paysage du paysagiste Gilles Clément. Ce tiers-espace s’il bouleverse ce confortable découpage centre-périphérie c’est qu’il est « l’espace qui pousse du milieu ». « [Il] ne se définit pas par ses limites ou ses lisières, mais par les interactions au centre. […] C’est une autre manière de dire que nous ne sommes plus définis par nos  “extrémités“ dans une histoire linéaire entre un “début “ et une “ fin “, mais, comme le dit si bien le poète Rilke, que “ nous construisons chaque jour notre origine un peu plus devant nous “. Nous prenons ainsi conscience de cet “ état du mouvement “ dans cet inachèvement perpétuel. » La subversion du tiers-espace tient dans ce mouvement perpétuel, dont la reconnaissance n’est pas dans l’air du temps, puisqu’il induit fondamentalement le quotidien et par conséquent la volonté démocratique.

Rendre possible l’invention, l’innovation, la richesse culturelle
La route de la révolte du tiers-espace, de cette volonté de devenir « quelque chose », pose comme fondement pour l’aménagement du territoire de ne plus réfléchir exclusivement par pôles de développement économique, dont on voit bien les logiques néolibérales de fragmentation évoquées plus haut, mais de rendre possible l’invention, l’innovation, la richesse culturelle qui poussent du milieu, y compris – surtout – des espaces subalternes qui n’aspirent qu’à ne plus l’être.
Penser le tiers-espace invite à dépasser ces strates hiérarchisées pour favoriser le métissage, pour l’altérité des espaces. L’équilibre, pour instable qu’il est, nécessairement, par définition, n’est donc pas à chercher uniquement dans les métropoles mais dans l’ensemble des espaces. L’équilibre construit par le tiers-espace, par le lieu mélangé a donc à voir avec le droit à la ville construit par Henri Lefèbvre, le droit à transformer la ville.

*Cerise Moleg est urbaniste.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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