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Cerveau, sexe et préjugés, Catherine Vidal*

Les progrès des recherches en neurosciences montrent que la plasticité cérébrale est un concept clef pour comprendre comment se construisent nos identités de femmes et d’hommes.

Nous les humains, femmes et hommes, avons tous des personnalités et des façons de penser différentes. Mais d’où viennent ces différences ? Sont-elles innées ou sont-elles acquises ? Quelle est la part de la biologie et quelle est celle de l’environnement social et culturel dans la construction de nos identités ? Ces questions sont l’objet de débats passionnés depuis des siècles. Il serait tentant de croire qu’avec les progrès des connaissances, tant en biologie qu’en sociologie, les arguments se clarifient, les polémiques s’apaisent. Il n’en est rien. Idées reçues et fausses évidences continuent de proliférer sur ces sujets. Média et magazines nous abreuvent de vieux clichés qui prétendent que les femmes sont « naturellement » douées pour le langage, multitâches mais incapables de lire une carte routière, alors que les hommes seraient par essence bons en maths et compétitifs. Ces discours laissent croire que nos aptitudes, nos goûts, nos comportements, seraient câblées dans des structures mentales immuables depuis la naissance. Or les progrès des recherches en neurosciences montrent le contraire : grâce aux techniques d’imagerie cérébrale par IRM, on sait désormais que le cerveau fabrique sans cesse des nouveaux circuits de neurones en fonction des apprentissages et des expériences vécues. Ces propriétés de « plasticité cérébrale », découvertes il y a une quinzaine d’années, ont révolutionné nos conceptions du fonctionnement du cerveau. Rien n’est à jamais figé ni programmé dans nos neurones. La plasticité cérébrale est un concept clef pour comprendre comment se construisent nos identités de femmes et d’hommes.

Le cerveau a-t-il un sexe ?
Au XIXe siècle, la forme du crâne et la taille du cerveau ont été utilisées pour justifier la hiérarchie entre les sexes. On pensait que les hommes, prétendument plus intelligents, étaient naturellement dotés d’un cerveau plus gros que celui des femmes. Certains médecins, en particulier Paul Broca, ont alimenté ces thèses par des mesures comparatives de cerveaux soigneusement sélectionnés pour conforter leur démonstration. Bien qu’à la même époque d’autres études avaient clairement montré que la taille du cerveau n’était pas la cause de l’intelligence, l’idéologie conservatrice l’emportait sur la rigueur scientifique.
Que répondre aujourd’hui à la question : le cerveau a-t-il un sexe ? La réponse scientifique est oui et non. Oui, parce que le cerveau contrôle les fonctions associées à la reproduction sexuée, qui sont évidemment différentes chez les femmes et chez les hommes. Dans les cerveaux féminins, on trouve des neurones qui s’activent chaque mois pour déclencher l’ovulation, ce qui n’est pas le cas chez les hommes. Mais concernant les fonctions cognitives, la réponse est non. Les connaissances actuelles sur le développement du cerveau et la plasticité cérébrale démontrent que les filles et les garçons ont les mêmes capacités de raisonnement, de mémoire, d’attention.

La plasticité cérébrale
Quand le nouveau-né voit le jour, son cerveau compte 100 milliards de neurones, qui cessent alors de se multiplier. Mais la fabrication du cerveau est loin d’être terminée, car les connexions entre les neurones, les synapses, commencent à peine à se former : seulement 10 % d’entre elles sont présentes à la naissance ; les 90 % de connexions restantes vont se construire progressivement au gré des influences de la famille, de l’éducation, de la culture, de la société. Par exemple, chez les pianistes, on observe un épaississement des régions du cortex cérébral spécialisées dans la motricité des doigts et l’audition. Ce phénomène est dû à la fabrication de connexions supplémentaires entre les neurones. De plus, ces changements du cortex sont directement proportionnels au temps consacré à l’apprentissage du piano pendant l’enfance. La plasticité cérébrale est à l’œuvre également pendant la vie d’adulte. Ainsi chez des sujets qui apprennent à jongler avec trois balles, on constate après trois mois de pratique, un épaississement des zones qui contrôlent la coordination des bras et la vision ; et si l’entraînement cesse, les zones précédemment épaissies régressent. Ces exemples, et bien d’autres, permettent de comprendre pourquoi nous avons toutes et tous des cerveaux différents, indépendamment du sexe.

Développement du cerveau et identité sexuée
Les propriétés de plasticité du cerveau apportent un éclairage nouveau sur les processus qui contribuent à forger nos identités. À la naissance, le petit humain n’a pas conscience de son sexe. Il va l’apprendre progressivement à mesure que ses capacités cérébrales se développent. Ce n’est qu’à partir de l’âge de deux ans et demi que l’enfant devient capable de s’identifier à l’un des deux sexes. Or depuis la naissance, il évolue dans un environnement sexué : la chambre, les jouets, les vêtements diffèrent selon le sexe de l’enfant. De plus, les adultes, de façon inconsciente, n’ont pas les mêmes façons de se comporter avec les bébés. Ils ont plus d’interactions physiques avec les bébés garçons, alors qu’ils parlent davantage aux filles. C’est l’interaction avec l’environnement familial, social, culturel qui va orienter les goûts, les aptitudes et contribuer à forger les traits de personnalité en fonction des modèles du masculin et du féminin donnés par la société. Mais tout n’est pas joué pendant l’enfance. À l’âge adulte aussi, la plasticité du cerveau permet de changer d’habitudes, d’acquérir de nouveaux talents, de choisir différents itinéraires de vie.
Tous ces acquis de la neurobiologie confortent et enrichissent les recherches en sciences humaines et sociales sur le genre qui analysent comment se forgent les identités sexuées. N’en déplaise à certains milieux conservateurs, le genre ne nie pas la réalité biologique, bien au contraire, il l’intègre. Le sexe et le genre ne sont pas des variables séparées, mais s’articulent dans un processus d’incorporation (embodiment ) qui désigne l’interaction entre le sexe biologique et l’environnement social, et ce dès la naissance.

Les filles naturellement douées pour le langage ?
Les théories sur les régions cérébrales du langage qui seraient plus développées chez les femmes que chez les hommes datent de plus de 30 ans. Elles n’ont pas été confirmées par les études récentes d’imagerie cérébrale comme l’IRM. Ces vieilles théories reposaient souvent sur des observations conduites sur de très petits échantillons, parfois une dizaine de personnes ! Mais ce sont toujours ces études qui sont citées, alors que la réalité scientifique contemporaine est toute autre : les méta-analyses qui rassemblent de nombreuses expériences en IRM incluant des centaines d’hommes et de femmes, montrent qu’il n’existe pas de différence statistiquement significative entre les sexes dans la répartition hémisphérique des aires du langage. Cela s’explique par le fait que les localisations des zones du langage sont très variables d’un individu à l’autre, cette variabilité l’emportant sur une possible variabilité entre les sexes.

Le cerveau des garçons plus apte à faire des maths ?
On entend souvent dire que les garçons auraient un cerveau plus doué pour le raisonnement mathématique que les filles. Cette conception n’a aucun fondement biologique. En 1990, aux Etats-Unis, une étude statistique sur 10 millions d’élèves avait montré que les garçons réussissaient mieux que les filles dans des tests de mathématiques. Certains avaient interprété ce résultat comme étant le signe d’une inaptitude du cerveau des filles à faire des maths… La même enquête réalisée en 2008 montre cette fois que les filles obtiennent des résultats aussi bons que les garçons. Difficile d’imaginer qu’il y ait eu, en deux décennies, une mutation génétique du cerveau des filles qui les rendent plus matheuses ! Ces résultats sont en fait dus au développement de l’enseignement des sciences et à la présence croissante des filles dans ces filières.
Une autre étude menée auprès de 300 000 adolescents dans 40 pays a montré que plus l’environnement socioculturel est favorable à l’égalité hommes-femmes, plus les filles obtiennent de bons scores aux tests mathématiques. En Norvège et en Suède, il n’y a pas de différence entre les garçons et les filles ; en Islande, les filles sont mêmes meilleures que les garçons ; mais en Turquie ou en Corée, les garçons obtiennent de meilleurs résultats.

Diffuser le savoir scientifique pour construire une culture de l’égalité
L’idée que nos comportements relèvent d’un déterminisme biologique est toujours bien ancrée dans l’opinion publique. Dans le vaste registre des préjugés sur les différences entre les femmes et hommes, l’argument des différences de « nature » est récurrent. L’environnement médiatique contemporain contribue activement à renforcer la « biologisation » des comportements humains. Télévision, presse écrite, sites Internet nous abreuvent régulièrement de « découvertes » scientifiques qui expliqueraient nos émotions, nos pensées, nos actions : gène de la violence, hormone de la fidélité, neurones de l’empathie etc. Ce contexte est forcément propice à la promotion des thèses essentialistes orchestrées par les mouvements conservateurs qui s’opposent aux nouvelles formes de la famille, au mariage des couples homosexuels, à la légalisation de l’avortement etc.
Dans ces débats de société, il est crucial que les biologistes s’engagent pour remettre en cause les fausses évidences qui voudraient que l’ordre social soit le reflet d’un ordre biologique. Si les filles et les garçons ne font pas les mêmes choix d’orientation scolaire et professionnelle, ce n’est pas à cause de différences de capacités cognitives de leur cerveau. Si les femmes ont la charge des tâches domestiques et des enfants, ce n’est pas à cause d’un instinct maternel naturel. Si les femmes sont victimes de violences, la faute n’est pas à la testostérone qui rendrait les hommes agressifs.
Aborder de front les préjugés essentialistes est indispensable pour combattre les stéréotypes, mener des actions politiques et construire ensemble une culture de l’égalité.

*Catherine Vidal est neurobiologiste. Elle est directrice de recherche à l’Institut Pasteur.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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