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Investir les quartiers populaires d’aujourd’hui, Isabelle Lorand

Entretien réalisé par Quentin Corzani

Lors de ses vœux à la presse Manuel Valls, premier ministre, a parlé d’apartheid social  pour qualifier la situation de certaines villes dans les banlieues. Nous revenons avec Isabelle Lorand, responsable de la politique de la ville et de l’aménagement du territoire pour le PCF, sur la situation dans les quartiers populaires et l’action communiste qui y est menée.

Qu’est-ce que la politique de la ville et de l’aménagement du territoire ? Quelles leçons peut-on en tirer depuis les 30 dernières années ?
Ce sont deux choses bien distinctes. La politique de la ville est presque un dispositif purement technique mais l’ambition affichée est celle de l’égalité des territoires. Elle se concrétise par des aides financières et des appuis à hauteur de 0,13 % du budget national. Quand Valls parle d’apartheid à propos des quartiers populaires c’est un terrible aveu d’échec de la politique de la ville depuis 30 ans. L’utilisation de ce terme est scandaleuse car il suppose une politique active de ségrégation.
En réalité, la politique de la ville vise à une politique de rattrapages pour les quartiers populaires. Mais ce dont ont besoin les habitants des quartiers populaires c’est d’un travail, d’une bonne école etc. Ce n’est pas du tout du même niveau que l’aménagement du territoire. Cela a toujours existé, les Romains en avaient une certaine idée, ils construisaient des routes etc. En ce qui nous concerne, c’est en 1963 qu’apparaît la DATAR [NDLR : Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale], De Gaulle met en place une véritable cohérence territoriale de l’aménagement. L’objectif énoncé par le président est de penser aux équipements nécessaires, aux politiques économiques pour tendre vers l’égalité des territoires. Par exemple, le coût d’un billet de train est le même tout au long d’une ligne alors que les investissements et les retours sur investissement ne sont pas les mêmes d’une gare à l’autre. C’est aussi l’obligation pour toutes les pharmacies de fournir les médicaments en vingt-quatre heures. De fait, en amener au cœur de Paris n’a pas le même coût que dans un village en montagne. Ainsi, la question n’est plus seulement la construction de routes pour que les usines puissent accéder rapidement aux matières premières et faire repartir leur produit. En effet, dans un capitalisme industriel, dans une agriculture industrielle le capital avait besoin de développer les dispositifs et les équipements pour ouvrir les marchés. La mise en œuvre peut se situer à tous les échelons de la puissance publique. En Bretagne, sur les quinze dernières années la région a réalisé un bon qualitatif des transports. Il faut une cohérence nationale mais la décision n’est pas obligatoirement centralisée.

Comment tendre vers l’égalité des territoires ?
Il y a précisément trois volets. Il y a un premier volet qui est humain. Il faut comprendre que les habitants des quartiers populaires sont comme tout le monde : ils veulent un travail, du pouvoir d’achat, se soigner, un logement et de la culture. Tout cela, ce sont des politiques de droit commun qui ne s’adressent pas qu’à la marge des choses comme la politique de la ville. La deuxième chose c’est un volet urbain, les populations veulent vivre dans de beaux espaces publics, des appartements où il y a des cloisons suffisamment épaisses pour disposer d’intimité, qui sont suffisamment isolées pour éviter que les coûts augmentent. Enfin, il y a un troisième volet qui est démocratique. Notamment en ce qui concerne le droit de vote des résidents étrangers. Il faut mesurer ce qui se passe dans les quartiers populaires : parfois on y frise les 80 % d’abstention. C’est non seulement un droit, je donne mon avis sur ce qu’on fait des impôts que je paie ; mais c’est aussi une culture de la citoyenneté. Dans les familles où les parents n’ont pas le droit de vote cette culture de la citoyenneté existe moins. J’ajouterai le récépissé contre le contrôle au faciès. C’est la 30e proposition de Hollande. Quand des jeunes sont contrôlés, fouillés au corps, quatre fois dans la même journée, et quatre fois par les mêmes policiers, c’est une humiliation terrible. Pour eux-mêmes, leurs sœurs qui sont très touchées par ce genre d’acte et pour les parents !

Quelle politique mettrions-nous en place pour les quartiers populaires ?
Il faut en finir avec l’austérité. La logique de réduction des dépenses publiques réduit les investissements des collectivités. On aggrave le chômage de façon mécanique, c’est par exemple mortifère pour le BTP puisque les investissements des collectivités territoriales c’est 70 % du chiffre d’affaires du secteur (avec les constructions de routes, d’écoles etc.). Il y a eu 25 % de faillite dans les entreprises du bâtiment en 2014, et ça sera pire en 2015. C’est à toute l’économie qu’on s’attaque. La logique d’austérité est incompatible avec la promotion de l’égalité dans les quartiers populaires. Aujourd’hui, on fait le minimum pour garder le contrôle et pour ne pas que tout s’enflamme. Mais, en même temps, il faut faire ce minimum. Je pense également qu’il y a des politiques de droits communs à mettre en place. Des dispositifs importants comme les Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté (RASED) qui ont été supprimés doivent être réhabilités. Il faut démultiplier le nombre d’adultes dans les écoles. Dans les quartiers populaires, si l’école n’est pas en mesure d’avoir une attention quasi individuelle, je ne crois pas qu’on arrivera à sortir des difficultés actuelles. Il y a de 40 à 50 % de chômage dans ces quartiers, il faut que les jeunes sortent de l’école avec des diplômes.
Je crois aussi que la présence des associations dans ces quartiers est extrêmement importante. C’est un atout considérable.

Après la guerre, jusque dans les années quatre-vingt, les communistes sont très ancrés dans les quartiers populaires, quelle évolution depuis ?
Les quartiers populaires d’aujourd’hui n’ont rien à voir avec ceux des années soixante-dix. En Île-de-France, les ouvriers des classes moyennes sont partis dans la péri-urbanité. Dans la banlieue de la petite couronne, les habitants sont à 70 % des enfants d’immigrés. Les catégories populaires ont disparu du discours politique, ils ne sont plus l’objet d’une préoccupation politique authentique. Ils n’ont plus de représentation, ni d’imaginaire. Le parti communiste devrait être le parti de ces catégories populaires. Dire congrès après congrès qu’il faut aller dans les quartiers populaires est un objectif que je partage, encore faut-il discuter de ce que cela signifie. S’il y a une authentique mutation, il faut métamorphoser nos habitudes militantes. Ce qui fonctionnait dans les années soixante-dix ne peut plus fonctionner aujourd’hui, ce n’est plus le mode opératoire efficace pour que notre expression et notre discours pénètrent les couches populaires.

Quel rôle ont joué les communistes et quels leviers ont-ils à disposition ?
Je vais prendre l’exemple que je connais le mieux : Vitry où je suis adjointe. La municipalité a réalisé un film qui raconte l’histoire du quartier Balzac depuis le tout début des premiers pavillons, quasiment des bidonvilles jusqu’à la construction de la grande cité. Ce quartier a bénéficié du programme de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU I). C’est-à-dire un logement détruit équivaut à un logement construit. À Vitry, on a eu un de détruit pour deux de construits. Mais ce qui est vraiment extraordinaire dans ce documentaire c’est qu’on voit à quel point le PCF était l’acteur majeur du quartier. Les militants étaient partout. Un communiste s’occupait du club de foot, un autre de la pétanque ou l’amicale des locataires. Au-delà de l’activité politique, le quotidien des gens était irrigué par la présence communiste. Il y a un carna­val dans la ville : c’était les communistes qui l’organisaient dans chaque quartier. Ils étaient impliqués dans toute la vie sociale du quartier. C’est ce que l’on doit reconstruire : le projet collectif d’un avenir meilleur. Il faut aussi considérer les quartiers comme des ressources ! Je suis sidérée par leurs richesses. Le levier ne vient pas de l’extérieur, il faut considérer que les habitants produisent du communisme et du partage.

Quelle ville de demain pouvons-nous imaginer ?
Je crois à la mixité des formes urbaines. Il faut de la densité urbaine contre l’étalement qui est plus polluant. C’est essentiel pour disposer d’une vie locale, et notamment les petits commerces : pour qu’un boulanger s’installe, il faut 1 500 logements. On doit considérer que l’espace public est extrêmement précieux et sa propreté tout autant. Il faut développer les espaces collectifs et les lieux de partage. La France a un réseau de villes incroyable dont chacune est le fruit d’une histoire séculaire et l’urbanisme doit se construire sur ces histoires. À l’adage « il faut faire de la ville sur la ville », j’ajouterais qu’il « faut faire de la banlieue sur la banlieue ». C’est aussi reconnaître la dignité des populations : elles ont une histoire, leur futur s’écrit aux confins de leur passé et du présent. Tout n’est pas parfait dans l’urbanisme de banlieue mais tout n’est pas à mettre à la poubelle.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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