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La dépolitisation des enjeux sociaux, Morane Chavanon et Gabriel Montrieux*

La « politique de la ville » s’accompagne de toute une novlangue et contribue à véhiculer une certaine vision du monde, concentrant dans ses textes et les discours qui l’entourent, en apparence d’ordre technique et purement gestionnaire, un véritable modèle politique.

En 2013, le Comité interministériel des villes a impulsé la « première réforme d’ampleur de la politique de la ville depuis plus de dix ans » les citations suivantes sont extraites du dossier de presse: http://www.ville. gouv.fr/.
Le premier volet de cette réforme est la mise au centre d’une figure sociale particulière : « l’habitant de quartier populaire ». Ceci devait permettre une refonte de la « géographie prioritaire », accompagnée de la signature de nouveaux contrats de ville, remplaçant les « contrats urbains de cohésion sociale », courant 2014.

Une identité sociale territoriale, coupée
du monde du travail

Le premier axe de la réforme, « La participation des habitants », est à ce titre particulièrement révélateur. Face au constat d’une détérioration de la situ­ation des quartiers de la politique de la ville depuis sa mise en place au milieu des années quatre-vingt-dix, l’une des solutions séduisantes dégagées est d’incorporer davantage les « habitants » aux projets, notamment de rénovation urbaine. La montée des inégalités sociales, le chômage de masse et la précarisation, autant de phénomènes concentrés dans ces quartiers, ne sont pas présentés comme relevant d’un système écono­mique global. En désignant les individus avant tout comme des « habitants » et en les sommant de parti­ciper à une vie citoyenne circonscrite au quartier, on façonne une identité sociale territoriale, coupée du monde du travail, y compris dans sa dimension heurtée (licenciement, chômage de longue durée, temps partiel, intérim…). Il est donné à voir une communauté homogène dont l’organisation collective et les possibilités d’action passent par le fait d’accepter d’occuper la place aménagée pour elle dans l’organigramme des politiques publiques et des opérations de rénovation urbaine. Pas de rapports de domination sociale, seulement des opportunités de
co-cons­truction qui ne s’étaient pas
suffisamment ouvertes jusque-là ! Afin de susciter l’adhésion et de créer un ancrage affectif à cette réforme, le gouvernement a mis en place un Programme national sur la mémoire et l’histoire dans les quartiers populaires. Avec cette réforme, la politique de la ville prend des accents toujours plus psychologisants, contribuant à naturaliser des situations « locales », évitant de mettre en cause le système qui en est la source.

Les « quartiers prioritaires », un espace local de concentration des populations
à faibles revenus

Rajeunie, elle vient prendre appui sur une « cartographie » des difficultés sociales. Ainsi, « l’objectif de la réforme de la géographie prioritaire est clair : simplifier la géographie actuelle », « en créant un périmètre unique : le quartier prioritaire de la politique de la ville ; en créant un critère unique, lisible et objectif : la concentration urbaine de pauvreté », cette dernière étant définie par « la part de populations à bas revenus ». Les « quartiers prioritaires » sont donc présentés et définis, dans cette politique de la ville, comme un espace local de concentration des populations à faibles revenus. Les dispositifs publics visant à déployer « une politique réparatrice, de lutte contre les fractures urbaines, contre les inégalités territoriales et contre les ségrégations sociales » se parent ainsi des meilleures intentions. Les enjeux sociaux ainsi « naturalisés » amputent la « pauvreté » de ses dimensions sociales et la consacrent comme un simple fait statistiquement mesurable et géographiquement qualifiable, vidé de ses dimensions socio-économiques et structurelles : phénomène naturel, sans cause ni responsable, localement identifié. La politique de la ville se calque ainsi sur des principes d’aménagement et de gestion de l’espace tels que peuvent les développer les Plans de prévention des risques d’Inon­dation. Au même titre que les cours d’eau, les « concentrations urbaines de pauvreté » causent de sporadiques risques de débordement, risques qu’il s’agit d’encadrer dans le cadre d’une politique locale de gestion du territoire. L’outil phare de cette gestion locale du risque social est celui de la « mixi­té sociale » qui, dans une acception purement géographique, ne représente rien d’autre que l’impératif de dispersion spatiale de la « pauvreté », soit, autrement dit, l’impératif d’invisibilisation statistique des « bas revenus ». Noyées parmi les autres groupes sociaux, ces catégories
po­pulaires seraient toujours aussi po­pulaires, certes, mais moins saillantes et visiblement moins problématiques, car spatialement « mieux réparties ». Cette représentation des enjeux sociaux n’est pas sans rappeler les « classes laborieuses, classes dangereuses » de Louis Chevalier (Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, Plon, 1958).
Ainsi, « l’habitant », assigné à un rôle de bon participant aux échelons locaux prévus pour lui, et la « pauvreté », pensée au prisme de concentration spatiale, sont deux facettes de ce « local » et de ses implications tacites (et toxiques) en matière de construction des représentations. En individualisant et en spatialisant les enjeux sociaux, en assignant ces conceptions à leur confortable dimension locale, les outils rhétoriques et intellectuels proposés offrent, sous un apparat de « politique » de la ville un excellent exercice de dépolitisation des enjeux sociaux urbains.

*Morane Chavanon et Gabriel Montrieux sont politistes. Ils sont doctorants en science politique à l’université Lyon 2.
 

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