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Ouvrier : un mot devenu honteux ? Martin Thibault*

Quand un jeune ouvrier se présente aujourd’hui, il est rare qu’il emploie ce terme même. La réponse à cette question banale « que fais-tu dans la vie ? » révèle la présence quotidienne des rapports de classe, notamment lors d’échanges entre personnes de milieux sociaux différents.

Avoir honte de dire ce que l’on fait ou « botter en touche » pour ne pas avouer aux autres (en même temps qu’à soi-même) la réalité de sa condition montre que l’on a intériorisé une certaine hiérarchisation des professions, elle-même fruit de constructions socialement situées.
Ainsi, par exemple, pour un jeune ouvrier, avoir du mal à se dire « ouvrier » dans un échange avec une jeune femme issue des classes moyennes, traduit deux choses. D’un côté, un contexte de « dévalorisation symbolique » de cette catégorie sociale particulièrement prégnant depuis les années 1980-1990. De l’autre, l’intériorisation de ces grilles de lecture dominantes par les jeunes générations qui ont grandi dans des familles ouvrières « après la classe ouvrière » (pour reprendre la formule de Stéphane Beaud et Michel Pialoux), notamment dans un contexte où
l’allongement de la scolarité, même limité, peut tendre à distordre les représentations du groupe d’origine. Et ce, d’autant plus, quand le monde ouvrier a parallèlement perdu progressivement le pouvoir de définir le monde selon ses propres intérêts, ce qui s’était avéré pendant longtemps relativement protecteur à l’égard des représentations dominantes.

« Se voir avec les yeux
des autres »

Une particularité très forte des jeunes ouvriers aujourd’hui, notamment ceux qui ont acquis une certaine qualification et ont de ce fait passé un certain temps à l’école, tient dans cette manière de se percevoir. Comme 40 % des enfants qui grandissent de nos jours dans une famille où un parent au moins est ouvrier, ils pensaient souvent pouvoir accéder à une meilleure condition – encouragés en cela par leurs parents eux-mêmes. Or, si les possibilités de sortir de leur classe restent en réalité limitées, ce prolongement de la scolarité au moment où le monde ouvrier est particulièrement touché par des crises multiples (et notamment une crise de représentation), tend à les voir adopter sur eux-mêmes une perception avec « les yeux des autres » selon la formule de Bourdieu.
Qu’ils adoptent un point de vue méprisant sur le groupe pour mieux s’en démarquer, se considèrent comme des « oubliés », refusent de porter le bleu de travail, déplorent de ne pas travailler en « costard-cravate » et de ne pas faire partie des classes moyennes « comme tout le monde », ou pensent être méprisés lors de relations avec d’autres milieux sociaux ; dans toutes ces situations, ils donnent à voir l’intériorisation de schèmes de lectures dominants sur eux-mêmes qui suscitent une certaine douleur et justifient de vouloir se présenter autrement.

La perte d’instruments
de défense symbolique

Le Parti communiste, notamment, a longtemps promu la parole ouvrière dans l’espace public et permis une représentation de sa condition autonome et construite politiquement, mais le revirement symbolique des années 1980 a laissé le groupe sans moyen de se défendre face aux représentations dominantes dans les champs politique et médiatique. Il n’y a aujourd’hui plus qu’un seul ouvrier à l’Assemblée nationale, par exemple, pour près de 6 millions d’ouvriers, ce qui illustre leur « invisibilisation » et leur exclusion pérenne des lieux de pouvoir !
La perte de visibilité, également médiatique, des ouvriers dans les années 1980 s’est accentuée au début des années 1990, annonçant la fin d’un monde. Par exemple, le 25 avril 1990, Libération se demandait « Que sont les prolétaires devenus ? », le 24 juin 1992, Le Monde s’interrogeait sur « l’avenir ouvrier ». Télérama faisait écho à « La Marche du siècle » (FR3) dont une émission était consacrée au « déclin de la classe ouvrière ». Le 11 novembre 1992, un nouveau dossier du Monde était consacré au « modèle ouvrier en déshérence ».
Au début des années 2000, leur retour sur le devant de la scène semblait les renvoyer un peu plus dans le passé, par la médiatisation d’ouvriers qui perdaient leurs emplois, victimes des délocalisations. Ceci occultait, au passage, la présence d’un nombre grandissant d’ouvriers dans le secteur tertiaire : près d’un ouvrier sur deux y travaille aujourd’hui, ce qui en fait le secteur regroupant le plus d’ouvriers, devant l’industrie pour un bon tiers et environ 15 % dans le BTP. Eux qui semblaient avoir disparu réapparaissaient ainsi « muséifiés », semblant appartenir encore un peu plus à un monde « vieux » et « dépassé », ce qu’illustrait cette visibilité symptomatique des ouvriers une fois qu’ils avaient perdu leur emploi. Pourtant, aujourd’hui, un quart des ouvriers a moins de 30 ans, ce qui en fait le groupe le plus jeune et loin devant les cadres (dont seul un sur huit a moins de 30 ans) pourtant supposés « jeunes et dynamiques ».

Mirage des classes moyennes et érosion
de la conscience de classe

Dans ce contexte, à mesure que les scolarités ouvrières s’allongeaient, même de manière limitée, sous l’effet de la politique des 80 % au bac, les enfants d’ouvriers ont eu progressivement tendance à voir leur condition d’origine comme un repoussoir et un monde en déclin. Contre cette figure ouvrière, ils souhaitent appartenir aux « classes moyennes », ce mirage annoncé malgré la permanence d’une société de classes (voir Olivier Schwartz, « Vivons-nous encore dans une société de classes ? Trois remarques sur la société française contemporaine », La vie des idées.fr, 22 septembre 2009) où les ouvriers et les employés sont majoritaires. Le discours dominant opère ainsi comme prophétie auto-réalisatrice non pas sur le réel mais sur les représentations du réel pour des jeunes qui vont entrer dans la condition ouvrière alors qu’ils rêvaient d’y échapper et qui, en ayant été souvent scolarisés davantage que leurs parents, pensaient légitimement pouvoir avoir droit à un autre destin que celui de la reproduction.
Au final, la perméabilité aux représentations dominantes des jeunes ouvriers illustre un écartèlement plus général des classes populaires contemporaines. Dans ce contexte, on comprend aisément la difficulté pour ces jeunes d’intérioriser une conscience de classe commune avec leur groupe d’origine quand ils ont trop espéré s’en évader et qu’ils ne semblent jamais totalement fermer la porte de leurs espoirs initiaux d’appartenir à un autre monde…

*Martin Thibault est sociologue. Il est maître de conférences en sociologie à l’université de Limoges.

 

La Revue du projet, n° 48, juin 2015
 

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