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Les mots du management en éducation, Basile Ducerf*

« Gérer les flux », « gouvernance », « pilotage », « compétence » : la « managerialisation » de l’Éducation nationale est en marche, même si on est encore loin d’y avoir atteint le niveau d’autres services publics ou ex-publics, comme Pôle emploi...

L es pratiques éducatives et administratives qui encadrent l’Éducation nationale et l’Enseignement supérieur sont désormais progressivement orientées par des concepts provenant du monde de la gestion et du management.
Flexibilité, décentralisation, dérégulation, autonomie, marchandisation, efficacité, capital humain etc. sont au rendez-vous. La sociologie n’a-t-elle pas pour but de mettre en lumière ce dont nous n’avons pas clairement conscience ? Observons donc dans quels mots de l’éducation se cache la logique de marché et de management.
Les enseignants s’en amusent parfois : un « référentiel bondissant » est alors une boutade pour désigner un ballon. Malheureusement la situation n’est pas à prendre à la légère : aujourd’hui la communauté pédagogique utilise allégrement un langage du management appliqué à l’éducation. Parler de « hiérarchie centrale et de soumission à l’administration » comme dans les années soixante ou bien de « piloter un projet d’établissement, maintenant autonome, et d’évaluer les objectifs détaillés en compétences pour une plus grande transparence (sic) et efficacité » n’implique certes pas le même langage, mais surtout transforme les pratiques éducatives sur le terrain : les politiques publiques, organisées nationalement, ont disparu au profit d’une mise en concurrence des
pratiques. Changer ces mots, c’est transformer toute la structure de l’Édu­cation nationale : changement sémantique et par conséquent idéologique, dérégulation et affaiblissement du pouvoir central menés tambours battants. En voici trois exemples.

Gérer les flux
À la suite des 80 % au bac de Jean-Pierre Chevènement, les établissements du secondaire et du supérieur ont été les acteurs principaux de la démocratisation scolaire qui s’est traduite par une explosion du nombre d’inscriptions. Comment intégrer dans les structures existantes ces nouveaux étudiants ? Recruter plus de personnels ? Non, il était préférable de « dégraisser le mammouth ». Les politiques éducatives tentent alors de résoudre ce problème en libéralisant les structures éducatives. Il y a beaucoup plus d’étudiants ? Réponse : il faut « gérer ces flux ». Les établissements, sous la contrainte de cette massification, doivent donc « gérer des flux » d’élèves et d’étudiants. Outre les nouvelles difficultés que vont rencontrer tous les acteurs du système d’éducation nationale et supérieure, la boîte de Pandore a été ouverte. « Gérer des flux » d’étudiants ne donne aucune indication concernant les buts ni les contenus de leurs apprentissages. Par contre, qui dit plus de demandes d’inscription, dit opportunité de profit. Voici que l’offre de formations supérieures se démultiplie. Le marché de l’éducation s’impose. Le mouvement de déconstruction du système d’éducation français par l’idéologie néolibérale s’est amorcé à ce moment-là.

Gouvernance/pilotage
Concernant l’enseignement public, le changement sémantique managérial s’est accéléré avec la mise en place de l’autonomie des établissements scolaires et universitaires (Réformes Fillon 2005, poursuivies par Gilles De Robien, Xavier Darcos, Luc Chatel et surtout par Valérie Pécresse). Il ne s’agit plus de diriger les établissements en fonction des décisions nationales mais de faire preuve de « gouvernance » en pilotant les établissements. La « gouvernance », c’est agir en collaboration avec des partenaires égaux (sic) pour une prise de décision optimale. Comment cette gouvernance s’opère-t-elle ? Grâce au pilotage par les résultats. (Voir l’article sur « La Gou­vernance » dans La Revue du projet, n° 24).

Nous voici au cœur des logiques de marché :
• moins de contrôle grâce à l’autonomie,
• moins de contestation de la hiérarchie dans un système de « gouvernance » puisque la notion de hiérarchie a vocation à disparaître,
• injonction à l’efficacité (ou efficience) grâce au pilotage.
L’éducation devient quantifiable par des indicateurs de résultats. Le culte de la performance frappe tous les établis­sements. Il s’agit de se faire bien voir des recteurs et bénéficier de plus de moyens financiers, mais aussi de palmarès qui font régulièrement la couverture, par exemple, de L’Express, afin d’attirer une population d’élèves déjà en réussite. Piloter par les résultats ne revient-il pas plutôt à naviguer à l’aveugle ? Orienter ses actions en fonction de ce qui fonctionne (ce qui se vend) est une logique de marché. L’éducation à la française était, à l’inverse, une prise de décision (pédagogique) en fonction de ce qui réduit les inégalités sociales, économiques, territoriales etc. Les inspecteurs d’académie ont d’ailleurs fait les frais de ce changement sémantique. Eux qui garantissent l’égalité de l’éducation sur l’ensemble du territoire national se sont vus fortement remis en cause dans cette logique d’autonomisation. Leur existence même a été menacée puisque, si les établissements ont vocation à devenir autonomes, pourquoi ne pas conférer leur pouvoir d’évaluation des enseignants et du respect des programmes aux chefs d’établissement ? La « gouvernance » et le pilotage sont bien des transformations langagières de dérégulation latente de notre système d’éducation.

Compétences
Terminons avec le mot qui a fait le plus polémique dans le milieu enseignant. Le terme de « compétence » fait référence aux aptitudes, savoir-faire et savoir-être de l’élève. Ces aptitudes sont censées être transférables, c’est-à-dire utilisables d’une matière à une autre, d’un contexte à l’autre. Savoir analyser un tableau statistique, par exemple, est transférable en classe d’histoire-géographie, économie-socio­logie et physique-chimie. Être capable d’utiliser un ordinateur et des outils de bureautique et de communication sera transférable dans une multitude de contextes différents. En soi, dans un bon état d’esprit, ce pourrait être un atout. Alors pourquoi y a-t-il eu tant de débats autour de ce changement de langage ?
La notion de « compétence » a permis de fragmenter les apprentissages, de déconnecter les savoir-faire des savoirs qui leur donnent sens, et de développer un enseignement de moins en moins émancipateur et de plus en plus inégalitaire. Elle est étroitement liée à une autre notion clé des politiques libérales : l’employabilité. Elle a été diffusée dans les milieux pédagogiques, non pas par des pédagogues, mais par l’OCDE. Elle a pour but de répondre aux « attentes du patronat pour lequel il est urgent d’étendre les savoir agir » (Crahay). Les enseignants travaillent-ils pour le patronat ? Dans un sens oui, puisque fixer comme finalité d’apprentissage la « résolution de problème en mobilisant des compétences transférables » était une demande expresse des dirigeants économiques.
Avec ces termes de « compétences » et « d’employabilité », l’école est donc sommée de s’adapter au marché du travail au lieu de donner les moyens aux futurs travailleurs et citoyens de le transformer ; de former des exécutants dociles au lieu de travailleurs émancipés, capables d’agir sur leur travail. Nous sommes bien loin des principes d’éducation populaire et humaniste visant l’éducation politique pour tous, la réduction des inégalités, la lutte contre l’obscurantisme et l’émancipation individuelle de toute forme d’autorité. Les enseignants ont-ils d’ailleurs remarqué que ces dernières expressions avaient déjà disparu des circulaires ?

*Basile Ducerf est professeur de sciences économiques et sociales.
Il enseigne au lycée Jean-Paul Sartre à Bron.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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