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« L’effrontée nationale » ou comment les journaux font de la publicité au FN, Camille Ducrot*

« Effrontée », « star », « complexée », « sécuriser », « molécule pure », « ligne politique » : des mots innocents pour présenter la nouvelle étoile montante du Front national ?

L’ Express a publié le 18 mars dernier un article de huit pages sur Marion Maréchal-Le Pen. En couverture de son numéro, une superbe photo et un titre, qui nous semble positif : « L’effrontée nationale ». Celle qui sait faire preuve d’une insolence salvatrice, à la fois dans l’Assemblée nationale et dans le Front national ? Ou, comme l’Express le dit, celle qui lance sans cesse des polémiques et concurrence sa tante ? Comment ce magazine – pourtant défini par son directeur Christophe Barbier comme n’étant « ni de droite, ni de gauche, au-dessus de la mêlée » – peut-il faire l’apologie de l’élue FN du Vaucluse ? Analyse.

Marion Maréchal-Le Pen, une star complexée
Marion Maréchal-Le Pen est une « star », une vedette au même titre que les acteurs et les chanteurs. Ainsi, nous saurons tout dans cet article sur ses « jeans bien coupés » accordés à ses bottes, ou sur ses cheveux longs, joliment repoussés sur le côté. Et comme il est de notoriété publique, lorsqu’une star daigne faire son apparition, dans sa riche voiture aux vitres teintées, après s’être fait attendre, on ne voit qu’elle et on l’acclame. Il ne reste qu’à imaginer le tapis rouge.

Pourtant les journalistes font attention à la rendre humaine, un peu de proximité avec le quidam moyen ne nuit pas : Marion Maréchal-Le Pen est « complexée », adjectif bien utile pour attirer l’attention de la femme qui s’occupe de son tour de taille à force de trop manger de publicités ou qui se sent inutile et idiote en société. Complexée par sa voix (cela reste acceptable) ou par la crainte de rater ses multiples interviews. Elle est « capable de stresser une nuit entière » avant un passage à la radio ! Humaine, trop humaine.

Humaine, elle l’est encore lorsque le journaliste décrit le harcèlement dont elle était l’objet à l’école publique avant de finir sa scolarité dans le privé catholique pour se « sécuriser ». Le passage d’une école à l’autre devient ainsi une nécessité pour le bien-être de l’enfant, et pas un mouvement réalisé par conviction politique et religieuse… Ou encore lorsqu’elle voit le secret du nom de son père biologique sortir dans la presse. Elle est alors soutenue par des politiques de tous bords, ce qui souligne une forme de popularité.

Marion Maréchal-Le Pen, une héritière de la tradition lepéniste
Si le mot « héritière » n’apparaît pas dans l’article, c’est pourtant l’idée qui traverse tout le texte. À l’aide de nombreuses citations de son grand-père et de leurs proches, Marion Maréchal-Le Pen est située dans la hiérarchie familiale : elle devient alors discrète puisque son frère est, à l’opposé, « fort en gueule », expression tellement négative qu’elle la sanctifie encore un peu plus. Mais aussi classique, face à sa mère qui est « baba cool », entendez pas vraiment militante, et non pas éleveuse de moutons dans le Larzac. Ou encore « pure » face à une Marine Le Pen amollie par Florian Philippot. Pour être exact, le journaliste parle de « la composition de la molécule de Marion Maréchal-Le Pen » qui est « bien plus pure » que celle de sa tante : c’est-à-dire qu’elle est dans la tradition de Jean-Marie Le Pen auquel son nom est maintes fois accolé et elle est plus honnête que sa tante qui dédiabolise le parti en le dénaturant.
Car évidemment, la politique, pour le journaliste, c’est dans les gènes. Non content de récupérer la diatribe de la députée sur « l’aristocratie Le Pen » où l’on entre en politique de génération en génération comme on entrait dans l’armée, l’article ajoute qu’elle aurait « réveillé le logiciel qui sommeillait en elle ». En effet, préexistait en Marion Maréchal-Le Pen l’outil lui permettant de construire une vision politique du monde. Nul besoin de le construire, malgré une éducation très catholique et une famille très engagée. Bourdieu doit se retourner dans sa tombe.

Le journaliste ne nous épargne finalement pas le laïus sur ce nouveau « métier » qui révulse un peu la députée tant il peut contrarier… la vie de famille. Ce qui fait qu’elle essaie le plus possible d’établir un équilibre et de ne pas trop s’investir au FN tout en songeant à se présenter aux régionales.

Marion Maréchal-Le Pen, une « ligne politique » différente
De politique, il n’est pourtant pas trop question. Le mot « programme » est habilement remplacé par l’expression de « ligne politique », tellement plus floue qu’elle peut contenir assez largement les envolées de l’élue. Contre les « banlieues chouinantes », les demandeurs d’asile à huer, la gauche qui subventionne les mosquées plutôt que les paysans, ou en faveur de la reconnaissance du génocide vendéen. Cela comprend également le catholicisme pratiqué en latin, ou encore la volonté d’un large rassemblement à droite.

Parlons plutôt de stratégie, ou même de guerre : Marion Maréchal-Le Pen devient « chef de bande », à la tête de « maigres troupes » qui veulent en « découdre » avec Marine Le Pen à laquelle elle est opposée tout au long de l’article. Il est bien plus vendeur de réaliser un feuilleton à la Game of Thrones que de présenter un programme politique.

Pour conclure, ne nous trompons pas, si cet article nous paraît hagio­graphique, certains militants d’extrême droite ont été largement offusqués de sa publication. Comme quoi les mots ne sont pas interprétés de la même manière partout…

*Camille Ducrot est responsable de la rubrique Lire.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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