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Le parler creux du PS, Gérard Streiff*

Une certaine vacuité du discours officiel est un élément important de la crise de la politique, laquelle est aussi une crise du langage politique, trop souvent un langage vide de sens, une langue morte. Vide et creux, mais évidemment pas sans orientation politique…

En écoutant parfois le premier ministre, le Président également, on pense au spectacle de Franck Lepage, La langue de bois décryptée avec humour  (voir l’article précédent). Comme dans un jeu de bonneteau, le militant-acteur propose au public une dizaine de mots-valises, qu’il mélange en tous sens pour improviser, à diverses reprises, un égal galimatias politicien. François Hollande, Manuel Valls donnent souvent le sentiment de pratiquer une langue de bois au vocabulaire limité, qu’ils alignent dans un ordre légèrement différent selon l’assistance. Le premier ministre, pourtant, lorsqu’il arriva à Matignon aux lendemains de catastrophiques élections municipales, déclara devant l’Assemblée nationale, le 8 avril : « Beaucoup de nos compatriotes n’y croient plus. Ils ne nous entendent plus. La parole publique est devenue pour eux une langue morte. » Bien vu. Au même moment, sur le même sujet, le nouveau premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, faisait mine de gronder : « Je demande aux socialistes de faire un effort : le jargon technocratique, ça suffit ! » Bravo ! Claude Bartolone ne disait pas autre chose en critiquant la « gestionnite aiguë » de nombre de ses compères. Mais ces autocritiques et mises en garde ont-elles servi à quelque chose ? À l’Élysée, à Matignon, dans les ministères, tout ce petit monde a replongé avec délice dans une phraséologie techniciste et (apparemment) dépolitisée. Réflexe de technocrates ? Sans doute. Volonté de parer la réalité d’une illusion de scientificité ? Aussi. Soumission à une doxa européenne ultralibérale ? Également. Le parler creux est enfant du sabir européiste dont usent et abusent les technos, de Stockholm à Athènes (avant Tsipras). Mais ce faisant, ils ont recours à des mots qui n’ont plus grand sens, qui ne parlent plus aux gens et qui effacent de l’imaginaire toute référence de gauche.
Cette démarche se retrouve dans de nombreuses interventions de Manuel Valls. Même dans son allocution devant l’Assemblée Nationale du 16 septembre 2014, où, pourtant, il s’efforçait de politiser sa parole et de donner des gages de gauche à ses députés perplexes. Mais, comme si son naturel revenait au galop, on entendait surtout un premier ministre déployer avec gourmandise des perles du genre : « nous adaptons le rythme de réduction des déficits […] », «la loi stimulera l’investissement en rendant plus stable l’environnement réglementaire […] », « il faut utiliser toutes les flexibilités du pacte de stabilité […] », « une politique globale de la demande […] », « vous avez engagé le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi et le pacte de responsabilité et de solidarité et ces dispositifs commencent à produire leurs effets […] », « le pacte est là pour créer des marges de manœuvre […] », « le crédit impôt recherche, le programme d’investissement d’avenir, la BPI ont fait leurs preuves […] », «  réformer, c’est simplifier les normes… », etc.

Des propos
d’expert comptable

A qui s’adresse-t-on ici ? aux Français dans la profondeur du pays ? aux marchés financiers ? à la technostructure européenne ? à un jury de l’ENA ? C’est un peu comme si le cabinet du premier ministre parlait au cabinet du premier ministre. Ces propos d’expert-comptable sont inaudibles pour le plus grand nombre. La politique, c’est un constat, un projet, un rêve aussi. Ici, ces mots ne font plus sens, ils sont inintelligibles, ils ne parlent pas à l’opinion. C’est une ultime version d’une novlangue désincarnée qui ne peut que détourner le citoyen du politique, quand il ne le pousse pas dans les bras de la droite ou de populistes à la Le Pen ou la Zemmour dont les propos, en comparaison, sont limpides.

Valls voulait parler vrai, il parle souvent creux. Pour le chercheur Gaël Brustier, auteur de Voyage au bout de la droite, 2010, et de La guerre culturelle aura bien lieu, 2011 (Mille et une nuits) : « Un discours politique, c’est à la fois une vision de l’Histoire à long terme et des mots qui s’incarnent dans le réel et l’imaginaire immédiat des citoyens. Or le vallsisme n’est pas un corps idéologique très élaboré, Manuel Valls réagit plus à l’actualité qu’il ne dessine le futur. Il s’inscrit dans un social-conservatisme qui invoque les seules valeurs républicaines pour résoudre les problèmes économiques et sociaux ».

C’est un peu comme si cette social-démocratie française avait renoncé à donner une lecture du monde, et du pays, reprenant quelques mots en vogue, le « terrorisme » pour ce qui concerne l’international, « les coûts » et « les charges » pour le terrain français. En somme, elle laisse la droite donner le ton, le sens de la marche. « Les mots du PS sont des balles à blanc face aux droites décomplexées. Les socialistes sont des pitbulls entre eux mais des moutons face aux droites », ajoute Gaël Brustier. La gauche social-démocrate n’a plus de mots pour raconter l’Histoire. Pour Christian Delporte (voir ci-dessus), « le changement de vocabulaire (du pouvoir) est autant la conséquence que la cause de son changement de politique ».  

*Gérard Streiff  est responsable des rubriques Combat d’idées et Sondages.

La Revue du projet, n°48, juin 2015
 

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