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Vers une contre-offensive : Des ateliers de désintoxication du langage ? Franck Lepage*

Chacun a entendu parler des « conférences gesticulées » de Franck Lepage et de ses « ateliers de désintoxication du langage », où il ridiculise et décrypte les mots fourbes des politiciens et des dominateurs. Pourquoi et comment les mettre en place ?

Ce que nous appelons « langue de bois », est une langue que nous n’utilisons pas dans la vie quotidienne. Lorsque nous invitons des amis à dîner, nous ne leur proposons pas de faire une soirée de lien social, ou un couscous interculturel. Cette langue structure nos relations institutionnelles (CAF, Pôle emploi, etc.), nos relations politiques (l’interdiction faite à l’INSEE en 2008 par la cellule de communication de l’Élysée d’utiliser le terme de « récession » et l’obligation d’utiliser « croissance négative ») et surtout nos relations professionnelles ; elle modifie notre rapport au travail et le sens de nos métiers, comme l’a imaginé le patronat français à partir de l’année 1971 avec l’aide linguistique des Américains, venus expliquer – par exemple –que pour détruire le syndicalisme (préoccupation du CNPF après 1968), il fallait rendre imprononçable – et donc impensable – la notion de métier (savoir-faire collectif), et la remplacer par la notion de compétence (savoir-être individuel).

Cette langue est imaginée scientifiquement dans des think-tanks (laboratoires d’idées) : la fondation du Mont Pèlerin à Lausanne, l’institut Adam Smith, ou l’OCDE à Paris… (lire à ce propos le livre de Keith Dixon, Les évangélistes du marché, Collection Liber Raisons d’agir). Dans des lieux qui travaillent à la manipulation du langage dans une visée politique coordonnée, et surtout financée par la grande industrie, on travaille à faire passer dans les opinions publiques internationales, le projet fou et totalitaire de privatisation de la totalité des fonctions collectives. Ce projet naît dans l’immédiat après-guerre, autour de ce que l’on appelle l’école de Chicago, pour contrebalancer les politiques économiques keynésiennes basées sur de forts services publics, des politiques sociales redistributives, la création de la sécurité sociale, la généralisation des retraites, le statut de la fonction publique, les conventions collectives, les grandes nationalisations… On peut en voir aujourd’hui la plus effrayante expression dans le traité constitutionnel européen, refusé par référendum et imposé par la force : la notion même de « concurrence libre et non faussée » est l’expression d’une pure et simple destruction de ce qui fait civilisation entre nous (nous avons retiré au marché ce que nous considérons comme des fonctions collectives devant être assumées collectivement). C’est pourquoi il est temps de lancer une contre-offensive et c’est ce que nous faisons dans les ateliers de désintoxication de la langue de bois.

Les trois phases de l’offensive idéologique
• Dans les années 1950, apparaît la théorie de la « rationalisation des choix budgétaires », qui repose sur l’idée apparemment logique qu’il ne faut pas gaspiller l’argent public – nous serons tous d’accord avec cette idée.
• Dans les années 1970, une première déclinaison se développe sous la théorie de la « gestion axée résultat » (GAR), qui consiste à dépolitiser complètement les problèmes, et à les énoncer d’une façon technique.
• Enfin, dans les années 1980, la « méthodologie de projet », traduction concrète des deux premières vagues, arrive. Le projet transforme tout ce qu’il touche en marchandises à l’insu de ceux qui, en toute bonne foi, pensent utile de planifier leur action, d’en prévoir le résultat et les étapes intermédiaires. En interdisant l’erreur, l’échec, le tâtonnement et l’expérimentation, le projet tue le désir. Il fabrique un produit.

Sur pression des États-Unis, au nom de la gestion accès résultat, l’ONU a modifié l’article 1 de sa charte. Il ne s’agit plus de la réduction des « inégalités » (objectif politique) dans le monde, mais de la réduction de la « pauvreté » (objectif technique) dans le monde, ce qui peut se réaliser en augmentant les inégalités. L’action internationale s’est traduite par huit objectifs concrets : les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD). Par exemple l’objectif de la réduction des inégalités hommes femmes, devient celui de la scolarisation de toutes les filles en primaire à l’horizon 2020. On voit bien, dans le cas de l’Arabie Saoudite où les filles sont scolarisées massivement dans le supérieur, que cela n’a aucune espèce d’incidence sur la question de l’égalité entre les hommes et les femmes dans ce pays.
Dans les ateliers de désintoxication, nous prenons chacun de ces mots, et nous en décortiquons la manipulation. Transparence, traçabilité, compétences, excellence, mutualisation, partenariat, développement, territoire, lien social, évaluation, objectifs, sont des mots qui nous empêchent de penser. Il s’agit de comprendre collectivement comment ils organisent notre soumission à l’autorité, et nous aliènent, ce qu’ils remplacent, et de remettre le vocabulaire à sa juste place. Que signifie d’appeler « partenaire » une mairie qui finance une association et est en position de donneur d’ordre ? d’appeler « collaborateur » un salarié engagé dans un rapport de subordination ?
Les neuro-linguistes savent que, lorsque des termes sont opposés à l’intérieur du même oxymore, tel que « croissance négative », « frappes chirurgicales », ou « égalité des chances », le cerveau humain décide de ne retenir que le mot positif. Il s’agit donc alors, dans notre tête, de croissance et non de récession, de soigner et non de tuer, d’égalité et non de chances.

Les principales catégories de la langue

• Les euphémismes : on ne dit plus un « handicapé », mais une « personne à mobilité réduite », faisant ainsi disparaître la dimension sociale du handicap au profit d’un simple problème technique. On ne dit plus un « nain », mais une « personne de petite taille ». Il serait alors logique de cesser de parler des « socialistes », mais plutôt de parler des « personnes de petites convictions ».

• Les antiphrases, tel que « plan de sauvegarde de l’emploi » pour un licenciement collectif.
• Les enjoliveurs tels qu’« hôtesse de caisse » à la place de caissière.
• Les anglicismes comme coach à la place de contremaître.
• Les sigles tels que les TS au lieu de suicide, RGPP au lieu de suppressions de fonctionnaires.
• Les hyperboles comme la « désinflation compétitive » pour le gel des salaires.
• Les pléonasmes comme « démocratie participative », ou « lien social ».
• Les oxymores tels qu’égalité des chances, etc.

Lutter contre ce langage
Ces mots ont pour fonction de dissimuler une hiérarchie, de faire croire à une fausse égalité. Ils nous interdisent de penser les rapports sociaux de domination. Il devient difficile de résister au dominateur en question. Il est consternant d’entendre chaque matin sur une radio de service public telle que France Inter, que « selon les experts de l’OCDE (sic), le coût du travail est trop cher en France ». Nous ne pouvons pas compter sur les média pour nous défendre, il faut nous défendre nous-mêmes. Nous devons refuser à l’école le « livret personnel de compétences » pour nos enfants. Nous devons refuser dans l’entreprise les « entretiens annuels de progrès ». Mais pour pouvoir les refuser, il nous faut repenser quoi mettre à la place. Cela ne peut se faire que collectivement. Individuellement ce langage nous aliène d’une façon plus efficace qu’une répression par la force. C’est ce que nous mettons en œuvre dans nos ateliers.

Il est aujourd’hui urgent de lutter contre ce langage. C’est difficile parce qu’il se présente sous les auspices du bon sens, parce qu’il recourt à un vocabulaire positif tel que Georges Orwell l’avait dessiné dans son roman 1984, vocabulaire qui, en éliminant toute possibilité de désigner négativement un problème, fait disparaître la possibilité d’en nommer et donc d’en travailler les contradictions. Si on ne peut plus travailler les contradictions, on n’est plus en démocratie, car la démocratie est précisément le travail des contradictions. Nous sommes tous experts de ce langage. Mobilisons notre intelligence collective.

*Franck Lepage est militant d’éducation populaire, co-fondateur de la SCOP Le Pavé.

La Revue du projet, n°48, juin 2015

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