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Leur République et la nôtre, Clément Garcia*

C’est le printemps ! L’heure des grands ménages, de fleurir le balcon et, pourquoi pas, de ripoliner la façade de son parti politique si celui-ci vous semble irrémédiablement entaché par les affaires, les scandales et les règlements de comptes internes. Ainsi, Nicolas Sarkozy s’est-il mis en tête de rebaptiser du nom « Les Républicains » son Union pour un mouvement populaire.
On passera sur la mode qui consiste, signe des temps, à redéfinir son appartenance politique : des « Progressistes » dont rêve Manuel Valls pour éradiquer une bonne fois pour toutes le qualificatif socialiste – qui, il est vrai, lui sied mal – aux « Patriotes » promu par Florian Philippot pour mieux se démarquer de l’arrière-boutique fasciste de son actuel parti.
Ce qui retient l’attention dans cette affaire, et scandalise à juste titre, c’est évidemment l’appropriation du marqueur républicain, sans autre qualificatif que ce mot glorieux, lourd de sens, intimement lié à notre histoire nationale.
Certes, Nicolas Sarkozy a besoin de se tailler sur mesure une machine de guerre électorale ; certes, sa fascination pour le modèle états-unien et la personne de George Bush a pu le pousser à emprunter son nom – et sa ligne ? – au parti hégémonique de la droite locale ; certes, il y a du grotesque à voir l’ancien président, celui pour qui le curé restera supérieur à l’instituteur, l’adepte d’une ligne à la fois ultralibérale et maurassienne – c’est-à-dire fondamentalement antirépublicaine – s’approprier le noble vocable.
Mais, après tout, nous sommes bien habitués à ce « R », dont la droite use et abuse depuis la Libération : Mouvement républicain populaire, Union pour la nouvelle République, Union des démocrates pour la République, Rassemblement pour la République. Sans oublier le mémorable Parti Républicain des Longuet, Madelin et autre transfuges du mouvement d’extrême droite Occident, pépinière des futurs artisans (Blanc, Soisson) de l’alliance électorale avec le FN, et le Mouvement national républicain mégrétiste de sinistre mémoire.
Est-ce à dire que la République est un signifiant de droite ? Évidemment non, et ce serait oublier qu’elle est avant tout fille de la Révolution et qu’il fut un temps où gauche et République se confondaient. C’est que la droite, après la Libération, eut beaucoup à se pardonner de ses errements et trouva assez lucidement dans la République, aidée par le gaullisme triomphant, le moyen de couper le cordon avec ses anciens démons.
La République, et c’est sa force, a largement démontré sa capacité à accueillir en son sein ses anciens ennemis, contraints d’en accepter le cadre et les bornes. Elle dit beaucoup : Liberté, Égalité, Fraternité. Mais elle n’épuise en rien le débat politique et règle encore moins le conflit de classe. La République pour qu’elle reste fidèle aux idéaux qui l’ont portée, est un combat permanent.
La troisième du nom, par exemple, n’est-elle pas née du charnier de la Commune (qui se voulait d’ailleurs République universelle) ? N’a-t-elle pas été coloniale jusqu’à l’os, voté les pleins pouvoirs à Pétain, tiré sur les mineurs en grève, envoyé sa jeunesse se faire massacrer dans les tranchées de la Grande guerre ? Mais n’a-t-elle pas aussi accouché du Front populaire, de la laïcité, permis l’éclosion du plus ardent défenseur d’une République sociale en la personne de Jaurès ?
Voyons comment Sarkozy aborde la chose. Pour lui, comme il l’a fort bien exposé dans différents entretiens, République et démocratie s’opposent, l’une étant le régime de l’ordre et de l’autorité, l’autre celui du laisser-faire et de la décadence. Qu’il utilise l’islam et singulièrement la question des femmes voilées pour étayer son raisonnement démontre, si besoin en était, quelle conception il porte de la République et quel sort il entend lui réserver (ce dont notre précédent numéro parle amplement). Ainsi, n’ayant rien à redire des dérives de la cinquième, se situe-t-il dans une tradition bien française, dont notre premier ministre se réclame volontiers, qui définit la République par l’ordre. Vieille et habile technique qui consiste à brandir l’ordre pour renvoyer de ses contradicteurs l’image de joyeux trublions et, surtout, pour mieux justifier et perpétuer l’effroyable désordre capitaliste et ses désastreuses options austéritaires.
Voilà qui heurte frontalement notre conception selon laquelle République et démocratie ne font qu’un, qui porte l’exigence de consolider et d’élargir les « choses publiques », de rendre le citoyen maître de son destin dans la cité comme dans l’entreprise, d’inscrire l’égalité en tous droits. Égalité ? Un mot étrangement absent du vocabulaire de cette droite si « républicaine »…
Les communistes ont su se situer aux avant-postes du combat pour la défense des valeurs républicaines. Le souffle émancipateur de la Libération, dont nous célébrons le 70e anniversaire, leur permit, avec leurs camarades du Conseil national de la Résistance, d’apporter une solide pierre à l’édifice républicain en élargissant le champ des « choses publiques » : sécurité sociale, statut de la fonction publique, plan Langevin-Wallon, État qui ne capitule pas devant les puissances d’argent et se veut relais des aspirations populaires, démocratisation de la culture, etc..
Solide pierre qui renforce l’affront présidentiel de ne pas avoir jugé utile d’honorer au Panthéon la mémoire d’une composante majeure de la Résistance qui fut, dans les heures sombres, l’honneur de la République.
Face au hold-up sarkozyste, notre tâche et notre responsabilité sont donc grandes pour ne pas laisser dériver ce puissant concept vers des eaux obscures. À nous de lui donner sens et contenu, de mener le combat pour une République sociale, fraternelle et laïque comme ont su le faire, il y a soixante-dix ans, les libérateurs.
Notre parti s’est engagé dans un profond travail pour définir un communisme de nouvelle génération. « La France en commun » avons-nous intitulé le document élaboré par le Comité du projet, base de travail d’une nouvelle visée émancipatrice qui passera inévitablement par une sixième République, ferment d’un nouvel âge politique et vecteur d’une nouvelle distribution des pouvoirs. Voilà de quoi porter le fer contre l’inquiétant projet sarkozyste, voilà matière à redonner toute leur puissance subversive aux valeurs républicaines contre l’ordre inégalitaire et sécuritaire qui s’enracine dangereusement.

Clément Garcia
Rédacteur en chef adjoint.

La Revue du projet, n°48, juin 2015

 

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