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Une société sans religion ?, Yvon Quiniou

 

 

Dans le cadre d’un retour politique du religieux incontestable, accompagné des excès dramatiques que nous connaissons actuellement avec l’islamisme, une mode théorique se répand depuis plusieurs années qui consiste à affirmer que la religion serait consubstantielle aux sociétés, leur fournissant un cadre intellectuel, sinon des pratiques, assurant le lien social et évitant la désagrégation individualiste du vivre-ensemble. Durkheim, bien que partisan d’une approche positive du phénomène religieux conçu comme une projection idéalisée du sentiment collectif, pensait que, quitte à ce qu’il se transforme dans son contenu et ses rites (voire en se laïcisant), il ne saurait disparaître du fait de cette fonction essentielle (Les formes élémentaires de la vie religieuse, PUF). Il avait cependant été précédé dans cette voie par Tocqueville qui, dans De la démocratie en Amérique, soutenait qu’une société ne peut « exister et subsister » sans des idées communes soustraites au doute, et il ajoutait que ces idées ne pouvaient être que religieuses. Plus récemment, un auteur comme Régis Debray, ex-révolutionnaire, a défendu la même idée au nom de la thèse que tout groupe humain doit s’adosser, pour affirmer son identité et son unité, sur une « transcendance » idéologique qui le fonde sans pouvoir être fondée – ce qui en fait une « religion », au moins au sens large (Critique de la raison politique, Gallimard). Chose plus curieuse, André Tosel, pourtant marxiste, dans un livre récent défend la nécessité structurale d’un « ordre logico-symbolique » assumant la même fonction d’unification immanente de la société sur une base qui, elle, est bien transcendante (Du retour du religieux, Kimé). Et, pour conclure ce bref tableau qui me paraît étonnamment vieillot dans son contenu intellectuel, Jean-Michel Galano m’a reproché ici même non seulement de considérer (preuves à l’appui pourtant) la religion comme une « imposture », mais de ne pas voir en elle un « phénomène anthropologique général » – sous-entendu : difficilement dépassable (compte rendu de mon livre Critique de la religion dans La Revue du projet de décembre 2014). Assisterions-nous à un retour cette fois-ci idéologique du religieux, y compris chez ceux qui devraient en être prémunis ?

 

Pour répondre à ces thèses convergentes et dangereuses politiquement, il faut commencer par mesurer la valeur négative du phénomène religieux dont tous ces auteurs n’ont guère conscience et qu’on peut résumer en trois points : 

 

La religion a été une formidable puissance anti-science, s’opposant à celle-ci et à ses progrès tout au long de l’histoire, de Galilée à Darwin jusqu’à Freud, pour ne citer que les découvertes scientifiques les plus importantes. Je rappelle, pour ceux qui l’ignoreraient, que l’Église catholique n’a reconnu la validité de l’évolutionnisme qu’en … 1996 et qu’un violent mouvement anti-darwinien s’exprime aujourd’hui dans les milieux protestants aux États-Unis.

 

Elle a été aussi une terrible puissance anti-vie, imposant une prétendue morale hostile à la vie sensible, corporelle, et culpabilisant l’homme devant le plaisir au nom d’une métaphysique imaginaire.

 

Enfin, sur un plan indissolublement moral et politique (car pour moi les deux sont inséparables), elle n’a pas fourni l’image de cette moralité qu’elle prétendait incarner et l’a bafouée par son dogmatisme, ses querelles incessantes, son fanatisme, ses superstitions et ses fonctions de pouvoir – autant de traits que les philosophes des Lumières ont courageusement dénoncés (Spinoza, Hume, Kant, Rousseau et d’autres). Et sur le plan strictement politique, les religions ont toujours été du côté des pouvoirs dominants, les justifiant idéologiquement et donc les renforçant, jusqu’au XXe siècle où elles ont soutenu les divers fascismes ! Certes, elles ont aussi comporté des messages moraux qui ont pu être le ferment de combats progressistes comme la théologie de la libération, ou alimenter une pratique quotidienne d’amour du prochain. Mais cela n’est pas grand-chose au regard de leur rôle historique : massivement elles se sont opposées aux grands progrès politiques comme l’avènement de la République, le socialisme (elles sont toutes aujourd’hui pour le capitalisme) ou encore la laïcité, l’émancipation des mœurs, etc.

 

On voit donc que soutenir le caractère indépassable de la religion, c’est soutenir, avec une rare irresponsabilité, tous ses méfaits humains et oublier que si elles sont censées unir les hommes, donc pacifier le vivre-ensemble, ce n’est qu’en interne : en externe elles divisent les hommes en se divisant entre elles (comme les guerres de religion l’ont de fait prouvé) et en s’opposant à ceux qui ne croient pas. Il faut donc ouvrir une tout autre perspective théorique en s’appuyant sur l’idée de Feuerbach, reprise ensuite par Marx et confirmée par Nietzsche et Freud, que « c’est l’homme qui fait la religion » et non l’inverse. En scrutant son origine strictement humaine comme ils l’ont fait, on peut dégager les facteurs négatifs qui la produisent comme la détresse sociale, la faiblesse vitale ou l’infantilisme ; et, du même coup, on peut envisager son dépassement si l’on est capable d’agir sur ces facteurs multiples qui empêchent l’homme – tous les hommes – de mener une vie pleine et épanouie, tout cela dans le strict respect du droit à liberté religieuse.

 

Idéologie et morale

Par quoi alors la remplacer si l’on admet qu’elle joue ou a joué un rôle de lien interhumain comme je l’ai évoqué au départ ? La solution me paraît relativement simple (et saine !), reposant sur deux données essentielles. L’idéologie d’abord. Les hommes en groupe (classe, nation, culture, époque) sont toujours liés par des idées communes dont la source se trouve dans les conditions matérielles de leur vie et les intérêts sociaux en jeu. Marx nous l’a appris définitivement et l’hypothèse d’une société sans idéologie est un pur fantasme, sans fondement scientifique (voir les analyses indépassables d’Althusser sur ce point, avec en complément, celles de Gramsci). Mais il y a différentes idéologies, de valeur inégale et n’assurant pas au même degré ou avec la même certitude le vivre-ensemble : le nationalisme en est une, comme le racisme et, comme les religions, elles unissent « contre » et donc divisent, sont des foyers de conflits par opposition à l’idéologie des droits de l’homme ou celle d’un humanisme universaliste, lié à la science, qui pourrait unir les membres d’une société communiste. L’idéologie ne suffit donc pas, il faut lui ajouter la morale seule à même de parer, par ses valeurs universelles de type kantien (avec en particulier le respect inconditionnel de la personne) aux dysfonctionnements ou aux dérives de l’idéologie, de régler nos rapports aux autres, de nous orienter vers une idéologie conforme à ses valeurs et de nous obliger à rejeter les formations idéologiques mortifères ou haineuses. En suggérant cela je ne m’éloigne pas de Marx tel que je le comprends : un penseur porté par une exigence morale forte (et pas seulement par le souci d’une politique scientifique dépourvue de valeurs) et assumant pourtant un athéisme tranquille. Oui donc, et sur cette double base, on peut vivre sans religion, sans transcendance irrationnelle ou sans sacré et, comme le disait déjà Bayle, « une société d’athées est possible ».

 

*Yvon Quiniou est philosophe.

Il est professeur de Première supérieure.

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