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Classe en soi, classe pour soi, Florian Gulli et Jean Quétier

 

Une classe qui n’a pas conscience de ses intérêts est-elle déjà une classe ? Marx analyse dans ce passage l’émergence de la conscience de classe parmi les ouvriers. Si les facteurs matériels objectifs confèrent déjà, d’après Marx, une « situation commune » à la masse des travailleurs, seule la lutte permet à cette classe de se constituer pour elle-même.

 

Par Florian Gulli et Jean Quétier

 

La grande industrie agglomère dans un endroit une foule de gens inconnus les uns aux autres. La concurrence les divise d’intérêts. Mais le maintien du salaire, cet intérêt commun qu’ils ont contre leur maître, les réunit dans une même pensée de résistance – coalition. Ainsi la coalition a toujours un double but, celui de faire cesser entre eux la concurrence, pour pouvoir faire une concurrence générale au capitaliste. Si le premier but de résistance n’a été que le maintien des salaires, à mesure que les capitalistes à leur tour se réunissent dans une pensée de répression, les coalitions, d’abord isolées, se forment en groupes, et en face du capital toujours réuni, le maintien de l’association devient plus nécessaire pour eux que celui du salaire. Cela est tellement vrai, que les économistes anglais sont tout étonnés de voir les ouvriers sacrifier une bonne partie du salaire en faveur des associations qui, aux yeux de ces économistes, ne sont établies qu’en faveur du salaire. Dans cette lutte – véritable guerre civile – se réunissent et se développent tous les éléments nécessaires à une bataille à venir. Une fois arrivée à ce point-là, l’association prend un caractère politique.

Les conditions économiques avaient d’abord transformé la masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette masse une situation commune, des intérêts communs. Ainsi cette masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-même. Dans la lutte, dont nous n’avons signalé que quelques phases, cette masse se réunit, elle se constitue en classe pour elle-même. Les intérêts qu’elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de classe à classe est une lutte politique.

 

Karl Marx, Misère de la philosophie,

Éditions sociales, Paris, 1972, p. 177 sq.

 

La conscience de classe

Une classe sociale, par exemple le prolétariat, existe d’abord « en soi », dans la réalité objective des rapports économiques, avant d’exister « pour soi », dans la conscience des individus. Un salarié peut très bien vivre sans se penser comme salarié, sans apercevoir qu’il a des intérêts communs avec les autres salariés. S’il en est de même pour beaucoup, alors la classe n’existe pas pour soi. Néanmoins, et quoiqu’en pensent les individus, elle existe en soi, comme position dans les rapports de production1. La distinction entre « classe en soi » et « classe pour soi » est importante ; elle permet de faire la critique d’un discours faussement descriptif prétendant qu’il n’existe plus aujourd’hui de classes sociales. L’erreur est de conclure de l’absence de conscience de classe à l’inexistence objective des classes. Les classes existent, que les individus en aient conscience ou non.

Comment s’opère la prise de conscience de classe ? Comment se fait le passage de la classe en soi à la classe pour soi ? La prise de conscience de classe a des conditions objectives. Cela veut dire qu’elle ne relève pas simplement des efforts de l’individu pour comprendre la situation qu’il vit.

La première condition de la prise de conscience de classe, la plus générale, est posée par le capitalisme lui-même. Il s’agit de la « grande industrie », le type de production capitaliste qui succède à la « manufacture ». La « grande industrie » accroît la production de façon colossale en mobilisant toujours plus de travailleurs et en introduisant les machines au cœur du travail. Jusqu’alors, les salariés étaient disséminés dans de multiples manufactures, sortes d’ateliers élargis où le travail, malgré sa division, était encore très proche des métiers traditionnels. À ce stade du développement capitaliste, les salariés n’avaient pas encore vraiment de situation commune : ils n’avaient ni le même lieu de travail, ni le même patron, ni le même type de travail. La grande industrie, née de l’exigence capitaliste d’accroissement de la production, va produire cette situation commune, condition la plus générale de la prise de conscience de soi. La production, devenue industrielle, réunira « une foule de gens » en un même lieu, tous employés par le même capitaliste. Cette expérience partagée, ce quotidien de plus en plus semblable, est le premier ressort de la conscience de classe.

 

Coalition économique et lutte politique

Le second ressort est ce que Marx nomme la coalition économique. En effet, l’obstacle majeur que rencontrent les travailleurs est la division : la concurrence n’affecte pas que les capitalistes, elle touche aussi les salariés. Le chômage contribue à les opposer en pesant à la baisse sur les salaires. Plus le chômage est élevé, plus le capitaliste est en mesure d’imposer ses conditions dans le contrat de travail, plus les travailleurs, pressés de vendre leur force de travail pour subvenir à leurs besoins, sont contraints d’accepter ce qu’on leur propose. Bien sûr, ils peuvent chercher individuellement à améliorer leur sort. Mais de la sorte, ils demeurent suspendus au bon vouloir du capitaliste, sans rien pouvoir lui imposer.

La constitution du prolétariat en classe passe nécessairement par l’union des travailleurs. Comme le dit Marx, il s’agit pour ainsi dire de déplacer la concurrence, de changer le lieu de l’affrontement. La ligne de fracture ne doit plus passer entre les différents travailleurs, que le rapport de sujétion au capital oppose entre eux en tant qu’individus, elle doit rassembler les travailleurs en tant que classe contre le capital. Dès que l’enjeu devient l’obtention d’une hausse de salaire non pas individuelle mais collective, c’est le signe que les travailleurs prennent une part active à la lutte des classes.

La coalition économique dont parle Marx consiste donc, en première instance, en une union des travailleurs visant à l’amélioration de leurs conditions matérielles au sein même du rapport salarial. Elle vise donc à imposer une hausse du prix de la force de travail2. La forme canonique prise par ces coalitions est évidemment celle de la lutte syndicale. Néanmoins, elle ne constitue pas le fin mot de la lutte des classes, car elle s’en tient encore à une dimension essentiellement économique. Or, pour qu’une classe devienne véritablement une classe « pour elle-même », il est nécessaire, nous dit Marx, que la lutte revête un caractère politique. L’augmentation des salaires ne saurait être qu’un objectif immédiat, elle ne peut pas être la revendication terminale du mouvement ouvrier dans la mesure où elle s’inscrit encore au sein du rapport capitaliste. La politisation de la lutte des classes passe par la prise de conscience du caractère inconciliable des intérêts des travailleurs et de ceux des capitalistes – un caractère que la lutte pour l’augmentation des salaires ne mettait pas nécessairement en évidence. En se politisant, la lutte débouche finalement sur l’exigence de dépassement du capitalisme.

Le capital lui-même joue un rôle non négligeable dans cette politisation de la lutte des classes : la répression qu’il exerce à l’encontre des syndicats en est sans doute l’exemple le plus emblématique. Ce n’est que lorsque les travailleurs sont prêts à sacrifier une part de leurs salaires – notamment par la grève – au profit d’une perspective révolutionnaire visant à l’abolition de toute classe que s’achève le long processus de maturation qu’est la prise de conscience de classe.

 

Notes de La Revue du projet

(1) - C’est la propriété ou l’absence de propriété des moyens de production qui définit la classe sociale, selon Marx. Sur ce point nous renvoyons au texte paru dans le numéro 39 de La Revue du Projet.

(2) - Sur cette notion, nous renvoyons au texte paru dans le numéro 45 de La Revue du projet.

 

Misère de la philosophie : l’anti-Proudhon

Marx rédige Misère de la philosophie en 1847, en réponse à l’ouvrage de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) intitulé Philosophie de la misère. Dans ce texte rédigé directement en français, Marx entend réfuter les vues de ce théoricien socialiste dont l’audience est importante dans les milieux révolutionnaires français de l’époque. La critique virulente qu’il adresse à Proudhon porte notamment sur le refus de donner une perspective politique à la lutte des classes.

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