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« Rebelles à l’ordre colonial », Séverine Charret

Cahiers d’Histoire – Revue d’histoire critique

N° 126, Janvier mars 2015.

Par Séverine Charret

Dans la lignée du numéro précédent, la revue évoque ce trimestre celles et ceux qui se sont opposés à l’ordre colonial.

Les deux premiers articles s’intéressent à l’attitude de groupes traditionnels (les lettrés confucéens au Vietnam, les rebelles musulmans dans le Sud-Est asiatique étudiés respectivement par Trinh Van Thao et Rémy Madinier) face au choc de la colonisation. D’abord défense d’un ordre social, politique, religieux, leur résistance se transforme au fur et à mesure que les Occidentaux s’implantent. La violente répression contre les premières révoltes, le ralliement de certains lettrés au nouvel ordre colonial et les mutations de la société favorisent l’émergence d’une génération de réformistes, dont certains ont eu accès à un enseignement moderne, qui revendiquent des libertés publiques, le développement économique et l’émancipation de leur pays, alors que les milieux intellectuels sont de plus en plus imprégnés par les idéologies nationaliste et marxiste, au Vietnam notamment.

Les deux articles suivants abordent la rébellion à travers des parcours individuels. Celui du Sénégalais Lamine Senghor, retracé par David Murphy, illustre les « relations complexes entre solidarité de classe et solidarité raciale ». Proche du PCF, Lamine Senghor, qui a créé le Comité de défense de la race nègre, finit par s’en éloigner, considérant que la dimension « raciale » n’est pas assez présente. Ses discours portent cependant la marque d’une radicalité qui fait de l’impérialisme un avatar de la domination capitaliste et prône une révolution mondiale pour libérer les ouvriers et les colonisés. Didier Monciaud s’intéresse ensuite à Injî Aflâtûn. Née en Égypte dans un milieu aristocratique et francophone, elle s’engage dans le communisme par refus de la domination coloniale et du conservatisme social. Alors que certains jugent la lutte contre la domination britannique prioritaire, alors que des femmes engagées dans le combat pour l’émancipation nationale sont en butte aux préjugés, à l’hostilité même, Injî Aflâtûn mêle combat anticolonial, revendications sociales et lutte en faveur de l’égalité des femmes.

Les deux dernières contributions interrogent la radicalité de la jeunesse étudiante (articles de Pierre-Jean Le Foll-Luciani et Françoise Blum). À l’université d’Alger, les communistes, et parmi eux, un nombre croissant d’étudiants colonisés, s’engagent pour l’indépendance et entrent en guerre aux côtés des nationalistes du FLN. Leur expérience de lutte dans une organisation où se mélangent Français et colonisés les porte également à proposer une vision différente de la nation algérienne, qui ne serait pas exclusivement arabe et musulmane. En France, les étudiants africains organisés au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire de France (FEANF) mènent le combat pour leurs conditions de vie au nom de la dignité et de l’égalité et pour une Afrique indépendante, unie et socialiste. Leurs luttes se nourrissent notamment de la lecture d’ouvrages progressistes mais font une place à la défense de la culture « nègre » dont ils assurent la promotion.

Ces rebelles à l’ordre colonial le sont d’abord par leur parcours. Lettrés, étudiants, beaucoup sont des intellectuels qui ont fait du savoir une arme. Leurs parcours témoignent également d’un lien étroit avec le mouvement communiste international, dans la mesure où la décolonisation est une rébellion contre la domination et l’exploitation. Avec parfois des malentendus et des prises de distance. Ainsi quand est posée la question de la place respective de la lutte nationale pour l’indépendance et de la lutte des classes, les priorités ne sont pas toujours les mêmes pour les colonisés et les Européens, membres du PCF et de l’Internatinale communiste (IC) notamment.

À noter également dans ce numéro un article de Constance Margain sur les lectures qui peuvent être faites de l’autobiographie romancée de Jan Valtin, pseudonyme du marin communiste Richard Krebs, à travers sa confrontation avec les sources mais aussi selon les points de vue et les époques et un hommage à l’historien et militant Jean-Luc Einaudi par Henri Pouillot.

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