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Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Todd Shepard

L’historien américain Todd Shepard montre comment la guerre d’Algérie a redéfini les institutions françaises, les questions d’identité et de citoyenneté ; comment, aussi, la cinquième république a cherché à masquer l’échec du projet originel d’intégration nationale dans les colonies. Une histoire qui trouve un écho singulier dans la France contemporaine.

 

Entretien avec Todd Shepard*

Présentée par de nombreux acteurs politiques et intellectuels de l’époque comme allant dans le « courant de l’Histoire », et donc comme étant inéluctable, vous montrez, au contraire, que l’indépendance n’était pas la seule issue possible et discutée à la guerre d’Algérie. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Il y avait, bien évidemment, d’autres issues possibles. La thèse du « courant de l’Histoire », comme je le montre, émerge dans des discussions françaises pendant les dernières années de la guerre d’Algérie et elle s’impose non parce qu’elle est vraie, mais pour éviter de reconnaître la défaite française, la victoire du FLN, et de se confronter aux raisons de cette défaite. Elle permet aussi d’éviter de discuter d’une autre « vérité » qu’elle suppose, que la « nation algérienne » existe et qu’elle n’est pas soluble dans la nation française. Pendant des décennies et, notamment après le début de la lutte pour l’indépendance, Il y eut énormément de prises de positions de la part de français de tous bords qui ont soit rejeté soit ridiculisé cette position. Elle s’impose sans trop de débat à côté de celle du « courant de l’Histoire » juste avant l’indépendance. Ceux qui soutiennent l’OAS, le groupe terroriste pro-Algérie française, se trouvent seuls pour rejeter ces positions. Mais, plutôt que de leur répondre et de leur expliquer pourquoi les thèses si « républicaines » – que l’Algérie est un territoire qui fait juridiquement partie de la France et que tous les Algériens sont, dans la loi, pleinement citoyens français – sont fausses, on ne fait qu’ignorer leurs arguments en se focalisant sur leur prétendu fascisme. Ce qui m’intéresse, moi, c’est comment dans ce silence on réécrit l’histoire de France, pour exclure le rôle fondamental que l’Algérie et les Algériens ont joué, surtout en ce qui concerne la République française. À travers ce silence, on impose aussi une nouvelle définition de la République, celle proposée par de Gaulle en 1945 et rejeté par les électeurs en 1946 et 1947, celle que même les auteurs de la constitution de la Ve République ont évité de codifier en 1958. On redessine l’État en excluant de jure tous les « musulmans », comme on disait à l’époque pour nommer la grande majorité de citoyens français d’Algérie, en 1962. La thèse du « courant de l’Histoire » permet à la France d’éviter de se confronter aux raisons qui ont conduit à sa défaite au profit du FLN, d’exclure l’histoire algérienne de l’histoire française, de redéfinir les structures mêmes de la République et aussi de « blanchir » la nation française, d’en exclure les « musulmans » non pas parce qu’ils exigeaient d’être libres, mais comme s’ils n’avaient pas les qualités requises pour en faire partie. Toutes ces choses sont devenues plus importantes et leurs effets plus flagrants, depuis quelques années.

 

Quels effets ont eu cette reconstitution des clivages sous la Ve République, notamment sur la question de la citoyenneté ?

Tout simplement, on retire l’exercice de la nationalité française à la presque totalité des Algériens « arabo-berbère » et/ou « musulmans ». Pour le faire, on réinscrit dans les textes des approches traitant de la « différence » algérienne que la Constitution de 1958 avait effacée. Avant cette date, le fait d’avoir le « statut civil coranique » (c’est-à-dire, que les questions du droit civil – du mariage, du divorce, de l’héritage, de la filiation – relevaient du code coranique tel que les législateurs français l’avaient défini) suffisait pour expliquer pourquoi telle personne adulte – tel homme adulte, jusqu’en 1945 – pourrait être exclu de l’exercice de la citoyenneté en dépit de sa nationalité française. En 1958, la loi élimine cette excuse. Elle reconnaît le « statut civil du droit coranique » (et d’autres, comme le « statut civil du droit mosaïque ») comme compatible avec le plein exercice des droits politiques. En 1962, on revient en arrière, contre tout précédent et toute logique juridique et on enlève aux millions d’Algériens la nationalité avec laquelle ils sont nés, française. Pour la réclamer, chaque individu doit prouver qu’il la mérite. Des dizaines de milliers « d’harkis », notamment, chassés vers le territoire métropolitain, doivent tous demander d’être réintégré dans leur nationalité de naissance. Et faire la démonstration qu’ils la méritent. Cette injustice spécifique nous rappelle que c’est une racialisation flagrante des frontières de la nation française qui est appliquée et ceci sans aucun débat public, en dépit de protestations nombreuses de fonctionnaires, de juristes et même d’hommes politiques qui n’avaient aucune sympathie pour les forcenés de l’OAS (qui, eux, gardaient sans problème aucun leur nationalité française, même ceux nés en Algérie).

 

Comment expliquer la faible représentation des citoyens français issus de l’immigration dans les institutions actuelles alors qu’entre octobre 1958 et juillet 1962, les Algériens « musulmans » représentaient 9.5 % du parlement ? Que nous dit cet écart sur la France contemporaine ?

Ces chiffres étonnants sont produits par l’application d’un système de quotas (on disait « réserves »), qui faisait qu’en Algérie toutes les élections entre 1958 et 1962, notamment pour les députés, se faisaient par liste, avec quotas pour garantir l’élection d’un certain nombre de « citoyens français musulmans d’Algérie ». Cette catégorie, distincte du groupe de « Français de statut civil du droit coranique », a été codifiée pour permettre à la République de contrer les effets, décrits comme néfastes et clairement discriminatoires, des politiques françaises en Algérie depuis la conquête. Il fallait des mesures fortes pour contrer les conséquences de cette histoire discriminatoire. Une république attachée aux valeurs d’égalité et de fraternité pourrait combattre ces

descriminations ; mais la plupart des Algériens, la suite le suggère, n’y croyaient plus. Mais c’est étonnant que cet héritage d’inventivité républicaine soit ignoré aujourd’hui, que les commentateurs français préfèrent croire à tort que de telles politiques sont une invention « américaine » (alors que les Etats-Unis ne les expérimentent que bien après 1962). Les discriminations actuelles en France ne sont aucunement semblables à celles subies par les colonisés, mais elles restent flagrantes. Qu’une fausse lecture de l’histoire française sous-tende un désir d’ignorer ces entorses à l’égalité et la fraternité, est troublante. La France « européenne » que les lois de 1962 ont fabriquée n’a jamais été la réalité. Pour changer la France d’aujourd’hui il faudrait bien évidemment prendre en compte les leçons de toutes les injustices que les institutions républicaines ont fabriquées dans le passé. Mais que la France abandonne les ambitions du projet basé dans les valeurs républicaines par contre n’est pas une fatalité, du moins je l’espère.

 

Quelle lecture faites-vous des débats actuels sur l’islam et de son omniprésence dans les débats électoraux en France, comme en témoigne la ligne choisie par le président de l’UMP Nicolas Sarkozy lors des dernières élections départementales (voile à l’université, cantines) ?

Il faut avoir peur. On est des héritiers des années 1930 et de Dreyfus. Cibler les minorités religieuses ou autres est aberrant, surtout en utilisant des armes puissantes de la lutte contre l’emprise de l’Église catholique, ultra-majoritaire en France, au pouvoir centralisé qui contrôlait directement des pans entiers des institutions françaises et avait ses fidèles partout, notamment au sommet de la hiérarchie sociale. Une république confiante croyait que ses écoles et ses institutions pourraient convertir en bons républicains tous ceux qui passaient par ces portes. On faisait venir les enfants catholiques croyants en leur donnant un après-midi par semaine pour suivre le catéchisme et en proposant des repas sans viande tous les vendredis. Et là on veut contraindre des croyants musulmans ou juifs attachés à leurs traditions alimentaires à ne pas manger dans les écoles publiques. C’est d’une bassesse qui en dit long.

 

Les fantasmes, les stéréotypes, les peurs et les assignations en vigueur sous le régime colonial à l’égard des « musulmans d’Algérie » ont-ils perduré sous la Ve République à l’égard des immigrés issus des colonies et de leurs enfants ? Si oui, de quelle manière ?

Dans mon travail actuel, je me penche en particulier sur les fantasmes sexuels, afin de savoir comment des stéréotypes nés dans la longue confrontation du « monde chrétien » contre le « monde musulman » et puis, dans le cas français, élaborés pendant la domination coloniale de l’Algérie et le Maghreb, ré-émergent au moment même de la décolonisation. Ils sont repositionnés, réinscrits sur le territoire français dans des façons à la fois compliquées et simple. Dès 1965, ceux qui vont devenir la « Nouvelle Droite » vont réaménager un vocabulaire de déviance sexuelle pour essayer de mettre fin à une discussion sur l’histoire du colonialisme français et la remplacer par le fantasme d’une « invasion algérienne » de la France, fait de viols, de maladies vénériennes, de comportements pervers de toutes sortes. Jusqu’à la fin des années 1970, une partie de la nouvelle gauche va elle aussi proposer une vision rénovée des stéréotypes sexuels, surtout autour de l’homme « arabe », mais pour en fait les proposer comme modèles qui pourraient remédier aux maux d’une France trop répressive. Vers 1979, ces efforts ont presque disparu, mais la vision opposée, celle élaborée par des éléments de l’extrême droite, vont continuer de fleurir. Quand on entend les enregistrements où Patrick Buisson, ancien de Minute, pousse Sarkozy à répondre aux soucis humanitaires en s’attaquant à « l’invasion arabe » de l’Île de Lampedusa, on voit bien à quel point de tels fantasmes se sont montrés mobilisateurs.

 

Votre travail pointe les failles du raisonnement universaliste, qui a permis de justifier les aventures impérialistes et coloniales. Est-ce à dire que l’universalisme est un impérialisme ?

Tous les universalismes doivent circonscrire leurs univers, ce qui est dedans et ce qui est en dehors. Du moins, on n’a que de tels exemples. Certains, au moins je veux le croire, ont des capacités de reconnaître leurs limites, c’est-à-dire de voir comment leur fonctionnement a produit des nouvelles exclusions, de ne pas se limiter aux certitudes selon lesquelles ceux qui sont exclus ou abîmés par leurs institutions ne veulent pas en profiter ou en sont incapables. L’histoire nous permet, si on s’y met avec des outils aussi bien théoriques que documentaires, de voir comment les institutions et des pratiques faites au nom de certaines valeurs ont produit des effets d’exclusion, de marginalisation, de domination. Il me semble possible à la lumière de tels enseignements à la fois de réexaminer nos certitudes, de repositionner certaines valeurs, mais surtout de redéfinir des pratiques et des institutions pour garantir ou faire avancer ces valeurs. Le mouvement, le changement sont universels, il faut en profiter pour réfléchir. Un universalisme incapable de le faire n’en est pas un. 

 

*Todd Shepard est historien. Il est professeur associé à l’université Johns-Hopkins de Baltimore.

 

Entretien réalisé par Clément Garcia.

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