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La question musulmane dans l’espace, Frédéric Dejean

Des phénomènes souvent très localisés ont pris une dimension sans commune mesure avec la réalité.

 

Entretien avec Frédéric Dejean*

En France, de quand date l’émergence de la question musulmane dans l’espace ?

Il est toujours difficile d’établir une date précise dans la mesure où ce sont souvent une série d’événements qui participent de la constitution d’un problème public autour duquel s’organisent les débats. Pour ma part, je prendrai comme point de départ l’année 1989 pour deux raisons principales. Tout d’abord parce qu’en août 1989, une pelleteuse a totalement détruit la salle de prière de

la communauté musulmane locale dans la commune de Charvieu-Chavagneux (Isère). Le maire RPR de l’époque avait plaidé l’erreur alors même qu’il avait milité contre l’installation d’un lieu de culte musulman au cours de la campagne électorale. Je fais deux commentaires sur cet événement  : on voit comment la question des mosquées et des salles de prière a fait son entrée dans le débat politique, notamment au cours des campagnes électorales, et on voit également comment le grand public prend conscience du manque de salles de prière et de mosquées pour les communautés musulmanes locales. La seconde raison pour laquelle je retiens la date de 1989, c’est que c’est au cours de cette année qu’a lieu ce qui est désormais connu comme la première « affaire du voile  », quand des jeunes filles de Creil refusent de retirer leur voile pour entrer dans leur établissement scolaire. Il y aura par la suite d’autres affaires qui aboutiront finalement en 2004 à l’interdiction des signes religieux ostentatoires dans les écoles. En résumé, je crois que c’est à la fin des années 1980, que la visibilité des musulmans dans l’espace – par des lieux de culte ou des vêtements – est constituée comme problème public et comme outil idéologique adroitement instrumentalisé par l’extrême droite et une partie de la droite. On l’a vu récemment quand Nicolas Sarkozy s’est prononcé pour l’interdiction du voile à l’université. On est en droit de se demander si une telle mesure est, dans le contexte actuel, une urgence véritable. 

Où et comment cette question musulmane se matérialise-t-elle dans le bâti ? Est-ce là sa seule traduction dans l’espace ?

Comme je le disais à l’instant, la question musulmane ne se matérialise pas uniquement par le bâti, mais également par les individus et par les signes par lesquels ils témoignent de leur appartenance communautaire. Il peut s’agir de la barbe pour les hommes ou du voile sous ses différentes déclinaisons pour les femmes. Depuis quelques années, les débats portent également sur les boucheries et les restaurants qui proposent de la viande halal. Pour en revenir à un aspect plus géographique, je souligne que la rhétorique populiste consistant à agiter la menace de « l’islamisation de la société  » s’appuie très largement sur « l’islamisation de l’espace public  ». D’un point de vue politique c’est particulièrement adroit dans la mesure où l’espace a une dimension identitaire forte. Il suffit de penser à l’image du village français blotti autour de l’église et entouré de champs verdoyants, particulièrement prégnante encore aujourd’hui. Cette dimension identitaire est ressortie de la « votation  » suisse de 2009 interdisant la construction de nouveaux minarets, alors même que le nombre de minarets existants se comptait sur les doigts d’une main.

 

Quelle influence, la question musulmane et ses manifestations peuvent-elles avoir sur « l’espace vécu » des Français ? Prières de rue, horaires non mixtes dans les piscines et nourriture « halal » dans les cantines, est-ce là des pratiques récurrentes ou des fantasmes liés au discours médiatique ?

L’exemple de la Suisse dont je parlais à l’instant montre qu’il existe un décalage entre la crainte d’une « islamisation de la société  » et la réalité de l’Islam en France. Je prends un exemple très instructif qui illustre ce décalage. En mai 2011, l’Union des étudiants juifs de France et SOS Racisme ont commandité un sondage pour identifier les réactions des Français quand ils sont confrontés à certains préjugés. Il en ressortait que près d’un sondé sur cinq estimait le nombre de Musulmans en France supérieur à 10 millions (rappelons que les estimations tournent autour de 5 millions). Par ailleurs, à suivre les chiffres moyens donnés par les sondés, il y aurait en France 185 rue occupées par des prières hebdomadaires. Un tel chiffre doit être mis en rapport avec l’usage politique du cas de la rue Myrha à Paris. On voit comment un phénomène très localisé dans l’espace finit par contaminer dans les représentations des gens l’ensemble du territoire.  

 

*Frédéric Dejean est géographe. Agrégé de géographie, il est docteur de l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense.

 

Propos recueillis par Mickaël Bouali.

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