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La double impasse, Sophie Bessis

Universalisme, laïcité, religion, démocratie… Il est difficile de faire mettre de l’ordre dans tous ces concepts qui ont souffert de multiples utilisations par les différents pouvoirs, politiques ou religieux, en occident comme dans le monde arabo-musulman. Éclairage.

 

Entretien avec Sophie Bessis*

Le sous-titre de votre livre s’intitule « l’universel face aux fondamentalismes religieux et marchand », qu’entendez-vous précisément par « universel »? De quand date cet universel, et quelles ont été ses principales manifestations historiques ?

Les principes que l’on appelle universels ont deux origines. Dans toutes les grandes religions et les morales des civilisations, on retrouve des commandements moraux analogues interdisant les atteintes à l’intégrité de l’humain. Le « tu ne tueras point  » biblique en est un des exemples les plus connus. Mais ces principes ont acquis un nouveau statut dans l’Europe des Lumières qui a opéré une double déconnexion, d’une part entre la religion et la vie civile et d’autre part entre l’individu et le groupe. C’est entre la Renaissance et les Lumières qu’a été peu à peu forgé un individu doté de droits inhérents à sa qualité d’être humain et non à son statut de croyant. Dans le champ politique, cet individu libre a donné naissance au citoyen doté du droit de choisir et de révoquer ses gouvernants en vertu d’un contrat le liant à eux. Liberté de conscience et égalité en droit sont au fondement des universaux de la modernité. La liberté de conscience signe l’autonomie de l’humain par rapport à tous les dogmes religieux. Certes, ces universaux modernes ont été violés par la civilisation même qui les avait énoncés  : les femmes et les peuples « inférieurs  » n’en bénéficiaient pas. Il a fallu attendre l’abolition de l’esclavage, puis la décolonisation, puis la libération des femmes – encore en chantier – pour que ces droits acquièrent une signification concrète.

 

Pourquoi parlez-vous de désoccidentaliser les universaux ? Quel regard porte-t-on aujourd’hui sur l’universel en Occident, du fait notamment des pensées postmodernes ? Et dans les Suds (avec toutes les réserves que l’on peut formuler quant à l’emploi de tels concepts) ?

Désoccidentaliser les universaux revient à les universaliser vraiment. En effet, ces principes fondateurs de la modernité ont été longtemps considérés, et le sont encore souvent, comme la marque de la civilisation occidentale, et cet Occident se voit reprocher de vouloir les imposer au reste du monde pour parfaire son hégémonie. Il est donc nécessaire, et le processus est en cours partout dans le monde, qu’ils cessent d’être considérés comme un corpus géographiquement situé. De la Chine au monde arabe, des voix se lèvent partout pour revendiquer ces principes  : la liberté et l’égalité n’appartiennent à personne en particulier mais ils doivent appartenir à tout le monde.

Quelle responsabilité ont les gauches dans cet abandon des universaux en Occident comme dans le monde arabe ?

Le problème n’est pas le même en Occident et dans le monde arabe. Dans ce dernier, comme dans d’autres régions anciennement colonisées, le spectre de la domination occidentale n’a pas disparu et d’importants segments des opinions craignent que la concrétisation de ces principes ne porte atteinte à des identités trop souvent sanctifiées. Ce sont en général les mouvements les plus conservateurs ou les plus réactionnaires qui sont hostiles à l’émergence de l’individu libre, soit au nom de dogmes religieux considérés comme intransgressibles, soit au nom de valeurs dites « spécifiques ». Mais, trop souvent, les gauches du monde arabe sont tombées dans le piège de la sauvegarde de la spécificité et ont choisi, d’une certaine manière, l’identité contre la liberté. Il est à noter que ce sont les femmes et les minorités qui ont le plus à souffrir des réclusions identitaires que l’on peut constater un peu partout. Dans les pays occidentaux, le naufrage de l’utopie séculière communiste a porté un coup fatal à l’universalisme et le différentialisme culturel l’a souvent emporté dans les pensées de gauche dites postmodernes  : les cultures seraient des entités figées et leurs valeurs non amendables, chaque peuple étant renvoyé à son identité culturelle supposée sans pouvoir la modifier. C’est ainsi que l’on a abouti à une légitimation de l’Islam politique qui, en raison du caractère musulman des pays arabes, serait leur horizon politique « naturel  ». Cette vision fixiste et confessionalisée du monde enferme « l’autre  » dans un immobilisme historique dramatique. Trop souvent également, des fractions des extrêmes gauches occidentales ont cru trouver une sorte de prolétariat de rechange dans les populations émigrées et ont érigé l’islam en religion des opprimés, au mépris de la réalité historique et contemporaine. Les gauches sont tombées dans le piège d’une lecture confessionnelle du monde d’aujourd’hui.

 

On a coutume d’opposer partis laïcs et islamistes dans le monde arabe comme on a longtemps fait des régimes dictatoriaux dits laïcs un rempart contre l’Islam politique. Cependant, vous montrez que la réalité est plus complexe, qu’en est-il vraiment ?

L’Islam politique a réellement émergé dans le monde arabe à partir de la fin des années 1970, dans le contexte d’une véritable « révolution conservatrice  » planétaire. Tous les régimes arabes ont vu dans cette émergence un danger pour leur pouvoir. Mais ils n’ont offert aucune alternative politique et idéologique aux popula­tions séduites par l’utopie réactionnaire islamiste. Les dictatures arabes ont férocement réprimé les mouvements islamistes tout en tâchant de se relégitimer par la réactivation du recours au religieux. Tout autant que les mouvements islamistes, ces dictatures ont contribué à réislamiser leurs sociétés en voulant concurrencer les islamistes sur leur propre terrain. Cherchant à justifier leurs relations critiquables avec des despotes, les États occidentaux ont voulu voir en eux des remparts contre la montée du fondamentalisme. Ils n’ont pas voulu voir, en revanche, la montée de revendications démocratiques dans cette région. Cela s’appelle une erreur stratégique.

 

Après les mouvements révolutionnaires de 2011 dans le monde arabe, on a vu fleurir les analyses comparant le développement des partis islamistes dits « modérés » à l’émergence de la démocratie chrétienne en Europe à la fin du XIXe siècle. À la lumière de l’expérience tunisienne notamment, diriez-vous que cette comparaison est justifiée ?

De fait, les pouvoirs occidentaux ont eu deux fers au feu à partir des années 1980 : le soutien à des dictatures abusivement qualifiées de séculières et le développement de relations suivies avec les mouvances islamistes. Les États-Unis sont allés très loin dans cette politique des deux alliances. Mais il fallait, là encore, rendre les mouvements islamistes présentables pour pouvoir les fréquenter. On les a donc qualifiés de « modérés  » et on les a comparés à la démocratie chrétienne, en oubliant que cette dernière, en Allemagne par exemple, avait dû se plier aux exigences de la sécularisation de l’État pour pouvoir exister politiquement. Les islamistes sont en revanche hostiles à toute sécularisation de l’État. En Tunisie, une fois parvenu au pouvoir en 2011, le parti islamiste Ennadha n’a abandonné à aucun moment son corpus idéologique et a entretenu d’étroites relations avec les mouvances salafistes, entre autres. Mais le coup d’État militaire de juillet 2013 en Égypte a fait comprendre à ses principaux dirigeants qu’il leur fallait lâcher du lest devant une opinion largement hostile à leur volonté d’aller vite dans la réislamisation de la société. Ils ont donc composé, accepté leur défaite aux élections, et participent aujourd’hui au gouvernement dans une position minoritaire. Pour autant, ils n’ont pas abandonné leurs fondamentaux. Le feront-ils  ? Il ne faut pas oublier que l’État tunisien n’est pas laïc et que l’Islam politique jouit de ce fait d’une sorte de rente de situation. Mais, puisque la Tunisie est une exception dans le monde arabe, on peut imaginer que ce pourrait être le seul pays à voir naître un islamisme « modéré  ». Si cela devait advenir, ce serait au prix de scissions au sein de la mouvance islamiste, la base du parti Ennadha étant beaucoup plus radicale que les dirigeants partisans d’un recentrage sémantique, à défaut d’être idéologique.

Les trente dernières années ont conduit à une crispation des identités, en particulier sur une base religieuse. En quoi une telle identité est forcément réductrice pour les populations du Maghreb comme pour celles qui ont immigré en France ? Et comment peut-elle être renforcée par des concepts comme « l’islamophobie » ou des organisations luttant pourtant pour l’égalité ?

La sacralisation de l’identité est toujours réductrice puisqu’elle fait fi de l’histoire et des évolutions. L’identité sanctifiée se veut immuable et les individus sont sommés de correspondre aux représentations qu’elle construit. Or, au Maghreb ou ailleurs, il y a – pour ne s’en tenir qu’à l’islam – des musulmans pratiquants, des agnostiques, des athées qui entretiennent des rapports très différents avec la religion, sans parler des petites minorités non musulmanes à qui l’on impose une quasi-invisibilité. La diversité ethnique y est également présente et il est abusif de présenter le Maghreb comme une aire exclusivement arabe. En France, le différentialisme dont je parlais enferme également les populations issues de l’immigration dans une identité fermée  : les Maghrébins n’ont pas d’autre choix que d’être musulmans. Cela a renforcé depuis des années les tendances les plus réactionnaires de l’islam qui sont très à l’aise avec ces assignations identitaires. L’enfer étant parfois pavé de bonnes intentions, les mouvements antiracistes se sont emparés du concept d’islamophobie. Il existe en France comme dans toute l’Europe un intolérable racisme antimusulman et il est indispensable de le combattre. Mais l’islamophobie réfère à une religion. Ne pas aimer une religion quelle qu’elle soit – critiquer ses principes, son corpus – est une opinion, stigmatiser des individus parce qu’ils sont musulmans est une attitude raciste. Voilà la différence. Là encore, les mouvances islamistes ont contribué à populariser ce concept, assimilant toute critique de l’islam à une attitude raciste. La chose est plus complexe.  

 

*Sophie Bessis est historienne.

Elle est chercheur associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

 

Propos recueillis par Mickaël Bouali.

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