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Les multiples identités d’un individu, Jean-Loup Amselle

L’usage massif du terme « communauté » fait partie des « formes élémentaires du racisme ».

 

Entretien avec Jean-Loup Amselle*

«Les musulmans de France » « la communauté musulmane », ces expressions fleurissent mais au-delà du topo journalistique, de telles entités ont-elles une réalité dans la pratique ?

Il n’existe pas de communautés en France, seulement des tentatives d’en créer. Il n’existe pas de lien nécessaire entre des individus qui, à un moment ou un autre de leur existence se revendiquent comme « musulmans ». En outre, cette notion de « communauté musulmane » est particulièrement floue en raison de sa proximité avec celle de « communauté maghrébine » et plus généralement avec le terme « arabe », la religion valant souvent pour la race. C’est en ce sens que l’islamophobie peut être assimilée à une forme de racisme.

 

Pourquoi l’emploi du terme communauté est-il si problématique ? Vous parlez de champ identitaire qui se restreint pour les individus ainsi ciblés, que cela signifie-t-il ?

L’usage massif du terme « communauté »  fait partie de ce que j’appelle « les formes élémentaires du racisme ». En effet, enfermer un individu quelconque dans une communauté donnée l’empêche d’endosser de multiples identités. J’aime citer les propos d’un collègue originaire de l’île de Beauté et qui déclare « Certes, je suis Corse, mais pas à plein temps », voulant dire par là qu’il est également Français, enseignant, sociologue, etc. Que sais-je encore ?

 

Quels bénéfices peuvent tirer de ces discours les représentants autoproclamés desdites communautés ? Et quel est le risque, pour des organisations progressistes, de s’associer à cette démarche ?

Le phénomène des « communautés » fonctionne sur la base de représentants autoproclamés qui parlent au nom de ces communautés, qu’il s’agisse du recteur de la mosquée de Paris, du président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), du président du Conseil représentatif des associations noires (CRAN) ou d’autres dirigeants d’associations. Le phénomène du porte-parolat n’est d’ailleurs pas propre à ces communautés raciales, ethniques, religieuses ou de genre, il vaut également pour certains partis politiques, et notamment pour les partis communistes qui parlaient autrefois « au nom » de la classe ouvrière. Car il ne faut oublier que si la classe ouvrière est inscrite dans des rapports sociaux de production, comme nous l’a enseigné Marx, elle est également une création socio-historique, débouchant sur la formation d’une « culture » de classe. C’est d’ailleurs cette culture de classe qui a plus ou moins disparu aujourd’hui et non pas les prétendues traditions d’entraide du peuple sur lesquelles Jean-Claude Michéa met l’accent, disparition qui engendrerait l’« insécurité culturelle » dont souffriraient les « Français de souche » (Guilluy, Bouvet).

Le problème n’est donc pas d’opposer, à l’ancienne manière, la prééminence du combat de la classe ouvrière au caractère secondaire des luttes «verticales» (race, genre, LGBT, minorités discriminées de toute sorte) mais de montrer d’une part qu’il s’agit, dans tous ces cas, de constructions et d’autre part que les minorités sont également traversées par des clivages de classes. Cela dit, à mon sens, on a tendance un peu trop aujourd’hui à délaisser les combats horizontaux de classes au profit des luttes identitaires verticales. 

 

*Jean-Loup Amselle est anthropologue. Il est directeur d’études honoraire à l’EHESS.

 

Propos recueillis par Mickaël Bouali.

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