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Lectures contradictoires du coran : le figé et l’ouvert, Jacques Berque

Entretien avec Jacques Berque*

Vous écrivez au départ de votre étude qu’il ne faut « jamais perdre de vue cette idée [...] qu’en vertu même de la « mobilisation du mémorable » ou dhikr, que le message proclame et par quoi il se définit, l’une de ses fins ne soit de viser notre temps et d’authentifier par l’originel un traitement du présent et un projet d’avenir ». Mais, d’une certaine façon, l’intégrisme légitime ainsi son traitement du présent et son projet d’avenir, quand il milite notamment pour un « retour » à la sharî`a. Y a-t-il, dans ce cas, dérive et, si oui, en quoi consiste-t-elle ?

Dans la tradition musulmane, lorsqu’on allègue un texte du Coran, on doit également prendre en considération les hadîth-s, c’est-à-dire les traditions prophétiques ou des compagnons recueillies par écrit dans ce qu’on appelle la sunna, la commune opinion des Grands Anciens, commentée par les maîtres des trois premiers siècles de l’islam. Il y a pourtant une sentence coranique qui aurait dû faire réfléchir les propagateurs de cette tendance que nous appelons aujourd’hui de mots tous inexacts à leur façon (intégrisme, islamisme, etc.), mais enfin, nous voyons ce que cela veut dire : une utilisation de la religion en politique, cette religion étant l’islam en l’espèce. Sous la Restauration, c’est le catholicisme qu’on employait à cela. Dans le cas que nous étudions, il s’agit de l’islam. Eh bien, ces utilisateurs auraient dû se rappeler qu’il y a deux ôya-s (versets) coraniques qui font dire au Prophète : « Lance donc le Rappel : tu n’es là que celui qui rappelle tu n’es pas pour eux celui qui régit » [Fa-dhakkir innamâ anta mudhakkirun / lasta `alayhim bimusaytirin] En d’autres termes : tu n’es pas venu pour établir sur eux une autorité, tu es venu pour leur déployer un rappel ; tu es venu pour répandre un discours religieux et non pas un discours de gouvernement !

[…] L’islam majoritaire n’a jamais connu de pouvoir politique direct de la religion. Alors, pourquoi maintenant, à l’époque des fusées interplanétaires ? N’y a-t-il pas là quelque paradoxe ?

Vous pourriez m’opposer l’exemple des Chiites ? Mais même chez les Chiites, le shah n’a jamais été un faqîh. […] Et les sultans ottomans ne l’étaient pas plus de l’islam qu’avant eux les Omeyyades ou les Abbassides, pour la plupart seigneurs temporels, plutôt partisans de fréquenter les jolies femmes et les poètes que de compulser les textes. Je ne dirai pas, bien sûr, que parfois il n’y en eût aussi de pieux. Assurons sans crainte qu’ils faisaient exception.

Mais allons plus loin. D’une façon générale, l’islam authentique, auquel recourent, par définition, ces mouvements, se défendait d’être théocratique. Je crois que personne, aucun musulman, pas plus sunnite que chiite, n’admet que l’islam à Médine (c’est-à-dire le seul auquel un musulman puisse dogmatiquement se référer) fût théocratique. Le Prophète prenait, certes, à Médine, des mesures de direction de l’État, à savoir en termes techniques « al-Tarâtîb al-Idâriyya », titre d’un ouvrage érudit du cheikh `Abd al-Hayy al-Kittânî, un ouvrage de hadîth devenu très rare. L’ouvrage montre, par une argumentation scripturaire sans réplique, que les mesures prises par le Prophète en tant que directeur de la communauté étaient bien des mesures inspirées au moment où elles étaient prises, mais non pas révélées.

Elles procédaient donc d’une source non pas divine, mais humaine, encore que confortées par la qualification prophétique. Mais nous nous écartons de notre débat.

 

Vous stigmatisez dans votre étude la confusion entre « indivision et indistinction » du corpus coranique à laquelle procèdent ces mouvements …

Cette remarque est importante, parce que l’un des chevaux de bataille de ces religionnaires, c’est que la sécularité serait impossible dans une société musulmane. […]

Je ne vois pas comment ils peuvent le démontrer, sinon par le fait que les normes de la société islamique, les normes construites de la société et de l’éthique, seraient toutes tirées du Coran. Par là même, cette société serait exclusivement d’essence religieuse.

 

C’est le sens même de leur insistance sur un retour à la sharî’a…

Or qu’est-ce que la sharî`a ? Le mot ne figure dans le Coran que deux ou trois fois, sous une forme différente d’ailleurs, dans le sens plutôt inchoatif, le sens de « voie ». La sharî`a, c’est exactement la voie d’accès à la source, à l’abreuvoir. Au figuré, c’est la méthode, donc la méthode de salut. Il est tout à fait légitime d’en tirer – et on l’a fait très tôt – le corollaire, à savoir que la sharî`a, c’est l’ensemble des règles de la communauté musulmane permettant ce cheminement. Je ne le conteste pas. Sauf que comme l’ont fait pas mal de réformateurs, cet aspect inchoatif et méthodologique devrait demeurer et prévaloir sur les aspects fixistes.

C’est ce qu’avait fait, récemment, Ali Shariati en Iran, qui insiste beaucoup sur cette distinction. Alors que du côté adverse, on insiste sur l’aspect fixiste. Or il se joue, entre ces deux termes (fixité et évolution) un grand jeu, qui est celui de l’Histoire.

Voilà qui nous ramène à la question des normes. Or, si nous regardons de plus près, dans une société de n’importe quelle époque ou n’importe quel pays, le débat ne porte pas sur l’origine des normes. Les normes, dans un pays comme la France ou l’Angleterre, on ne sait pas d’où elles viennent. Ce problème-là n’est pas tranché. « Tu ne tueras point ». Est-ce une morale sociologique qui nous l’impose ? Est-ce l’intérêt bien entendu ? Ou l’impératif catégorique ? Ou l’innéité de la conscience morale ? Ou la bonté de la Nature, chère à Rousseau ? Ou le commandement de Jehovah ? Grammatici certant ! [les savants débattent – NDLR]. En fait, les références de la normativité, par-delà les relais des législations, sont ou bien commandées par la coutume ou laissées à l’induction de la personne. […]

 

*Jacques Berque (1910-1995) était professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d’histoire d’histoire sociale de l’islam contemporain.

 

Extraits de l’entretien réalisé par Jacques Couland, paru dans La Pensée, n°299, 1994,reproduit dans le recueil PenseR l’islam (Temps des cerises, 2008), publiés avec l’aimable autorisation de La Pensée.

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