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Avec les musulmans, Pierre Dharréville

Par Pierre Dharréville*

Un avion s’écrase tragiquement dans les Alpes. Premier réflexe des commentateurs de moins en moins gênés aux entournures : le pilote incriminé ne serait-il pas musulman ? L’affaire en dit long, mais faut-il parler d’une « question musulmane » ? Comme en son temps on parlait de la « question algérienne ». Rapport ? Sans doute, même si l’on ne saurait les superposer. N’est-ce pas prendre le risque de se mettre sur le chemin qui conduisit à la « question juive », sous l’Occupation… Alors question obscène, question insupportable. Ques­tion hélas, même si nous ne la reprenons pas à notre compte, qui alimente un processus de stigmatisation ravageur. Elle masque une obsession du danger musulman et des mécanismes d’amalgame de type raciste. C’est le Front national et la droite qui ont fait émerger le sujet et le maintiennent sur le devant de la scène. Et l’extrême droite en a fait le cœur de son opération de communication et de ravalement de façade. Tour de passe-passe : comment habiller le racisme d’un manteau vertu et de respectabilité ? Sous couvert de laïcité (en apparence), haro sur l’islam, sur le remplacement culturel qu’il est censé symboliser, recouvrant ainsi le fantasme de la grande invasion, la peur de l’étranger, de l’autre, du semblable, en même temps. Ainsi, la religion en général étant réputée obscène aux yeux de la République, il serait permis de classer en tête des réalités que l’on ne saurait voir, l’islam en particulier…

 

Créer un nouvel ennemi

Avant toute chose, il faut situer le contexte. Nous sommes en plein cauchemar du prétendu « choc des civilisations », mis en scène par les puissances dominantes pour se créer un nouvel ennemi après la chute du mur et affaiblir ainsi la conscience du conflit de classe. L’affrontement identitaire dans lequel nos sociétés se trouvent engluées découle directement de cette prophétie auto-réalisatrice mise en œuvre de façon géostratégique à l’échelle de la planète. L’Occident soi-disant « libre » face au monde musulman… Quelle supercherie ! C’est nier l’histoire comme le présent des peuples et de l’humanité. De cette vision du monde se sont nourris à la fois l’islamophobie et l’intégrisme islamique, deux faces de la même médaille. Il est de bon ton, pour nommer les terroristes qui s’en prennent à la liberté de la presse, à la liberté d’expression, à la dignité humaine et à des vies humaines, de parler d’islam « radical », [« radical » étymologiquement, renvoie aux racines - NDLR]. Qu’y a-t-il des « racines » ou plutôt du cœur de l’islam dans leurs actes monstrueux ? On peut comprendre la nécessité de nommer ce phénomène et en l’occurrence, il s’agit bien d’intégristes musulmans violents, mais le fanatisme, l’aveuglement et la folie n’ont pas de religion. De tout temps, en revanche, des êtres humains ont instrumentalisé la religion pour asseoir leur domination et les guerres de religion n’ont jamais été que des conflits politiques. Ici, la religion sert d’identité, non pas en tant qu’identité-culture-mouvement mais en tant qu’identité-fantasme-prison, c’est-à-dire comme négation de l’essence humaine, produit des rapports sociaux dans leur complexité et leur immensité ainsi que de la singularité de chaque être humain. Elle est donc utilisée comme ligne de fracture au sein de la famille humaine.

 

Déconstruire les idées reçues

La vision de l’islam présentée par les intégristes comme par les islamophobes ne correspond pas à la foi professée par la très grande majorité des musulmans. Et lorsque publiquement est — innocemment ? — posée la question de la compatibilité entre l’islam et la République, ils se sentent directement visés. Lorsque les polémiques à répétition viennent les désigner à la vindicte des bien-pensants, ils en souffrent de la même façon que lorsque certains de leurs coreligionnaires adoptent des comportements publics qui relèvent de conceptions politiques qui ne sont pas les leurs. Tous les courants religieux sont traversés des mêmes contradictions qui structurent l’opinion. Regarder les croyants comme les éléments de blocs monolithiques ne correspond pas à la réalité et à la diversité des faits religieux. Mais on peut dire que nombre d’entre eux, sous des formes diverses liées à leurs personnalités et à leur histoire, sont en quête d’humanité, en quête de sens à donner à leurs existences. On a le droit de considérer que la religion est une imposture ou une chimère, mais il s’agit d’un phénomène social bien réel qui est aussi le reflet de la marche du monde, puisqu’il s’agit de constructions humaines, quoi qu’on pense par ailleurs de l’existence ou non de Dieu. Et il n’est écrit nulle part dans le marbre que les religions seraient par nature et par déterminisme condamnées à n’être que des vecteurs d’aliénation. L’histoire a montré qu’elles peuvent aussi être des ferments d’émancipation, islam compris. Il faut d’ailleurs admettre que les grands courants religieux, portant une réflexion sur la nature et la destinée humaines, ont part à des mouvements civilisateurs.

Répondons toutefois à la question : l’islam remet-il en cause la séparation des religions et de l’État ? L’islam est-il par nature antilaïque et intégriste au sens où la foi musulmane impliquerait nécessairement que le monde soit gouverné au nom d’Allah d’une part, et d’autre part selon des préceptes dictés à son prophète au VIIe siècle dans le désert de la péninsule arabique ? Si l’interprétation des grands textes religieux est un espace de débat, rien ne le laisse accroire dans le sens général du message coranique. Certes, il s’agit d’un message descendant, qui s’applique et d’un message à vocation universelle. Mais l’islam n’a pas de clergé et le prophète ne doit pas exercer « d’autorité despotique » n’étant qu’un messager, même si nul ne conteste qu’il joua un rôle politique au fil des événements qui ont jalonné son existence. Les premiers musulmans ont immédiatement été confrontés au pluralisme religieux et s’il y eut des quêtes de pouvoir, il y eut aussi des palabres pour vivre ensemble. On pourrait ainsi déconstruire une à une nombre d’idées reçues, qui se répandent y compris au sein même de l’oumma, la communauté des croyants. Même ceux qui ont la tête vissée vers le passé construisent bien, à leur corps défendant un islam de notre temps ; comment pourrait-il en être autrement ?

Selon le grand islamologue que fut Jacques Berque (Relire le Coran, Albin Michel), il s’agit de « réactiver la nature humaine » : « La Révélation coranique, justement parce qu’elle se réfère aux valeurs immuables, convoque à la vie et est elle-même vivante. C’est aussi pour cela qu’elle en appelle à la raison de l’homme, qu’elle met ce dernier en situation de responsabilité et que, loin de s’immobiliser sur un lieu, un peuple, une époque, elle se propose pour tous les peuples dans leur transformation d’eux-mêmes par le temps, et dans leur propre action sur le temps. » Au grand jeu des citations, on pourrait aller chercher quelques versets du Coran. Celui-ci établit une forme de séparation entre les biens de ce monde et ceux qui sont auprès de Dieu, celui-là met en valeur la délibération des humains comme mode de décision… Et le sens général et profond du message coranique, qui proclame l’existence d’Allah, son unicité et sa grandeur, ne réside sans doute ni dans les règles de vie concrètes, ni dans une sorte d’esprit de conquête guerrier. En effet, le djihad, contrairement à l’emploi qu’on en fait, renvoie à la notion d’effort, d’effort spirituel, d’effort sur soi-même. Chercher le sens, c’est bien là, si l’on peut dire, le travail des croyants. Dans le texte comme dans la vie. Car si la foi n’a aucune incidence sur la façon dont on conduit son existence, la foi n’est rien. Elle n’est qu’un univers vide, au mieux un refuge temporaire, au pire une prison infernale. Pour autant, en aucun cas, elle ne constitue un programme d’organisation sociale. Ce qui doit intéresser celui ou celle qui cherche à comprendre l’humanité et à combattre avec elle les injustices et les dominations de l’ordre existant, c’est de comprendre en quoi la foi musulmane interpelle en profondeur les hommes et les femmes ou plutôt ce qui est humain en eux. Car, si l’islam se réfère à Allah et à son prophète, l’islam parle des humains.

 

De nombreux défis

Il ne revient pas au politique d’en fixer les termes. Aux réactionnaires qui prônent le fixisme, refusant de contextualiser leur texte sacré, s’attachant à la lettre pour noyer l’esprit, cherchant à imposer leur vision du monde par des arguments de droit divin, les progressistes doivent répondre. Au sein de l’Islam, mais aussi dans le débat public. Les replis identitaires qui peuvent parfois naître de la stigmatisation pu­blique et des débats récurrents qui visent les musulmans dans un grand amalgame insupportable ne sont pas la bonne réponse. Mais l’injonction à se conformer, à se soumettre, à disparaître qui leur est faite est insupportable et n’a rien à voir avec la laïcité et la République. Les coups de projecteur mis sur des pratiques parce qu’elles sont liées à une profession de foi ne rendent pas service à l’apaisement nécessaire au vivre ensemble. Dans ces pratiques, il ne convient pas pour les acteurs publics de juger la source supposée et sa validité mais des faits en soi au regard des principes républicains dans leur authenticité. Enfin, il mérite à ce stade d’être souligné que l’Islam n’est pas étranger à notre culture, mais qu’il y est mêlé depuis des siècles, et qu’il y a sa part.

Au mois de janvier dernier, des millions de personnes sont descendues dans la rue contre les crimes odieux qui ont frappé notre pays sous la bannière de la République. Et des millions ne l’ont pas fait, craignant de se sentir visés par ricochet, et, de fait, pas un jour avait passé qu’on leur demandait déjà de se justifier. Cette réalité peut faire mal mais elle est là. Et elle ne tombe pas du ciel. Elle prospère sur les inégalités insupportables qui minent la société française et sur l’inaccompli de la promesse républicaine comme les renoncements assumés à sa mise en œuvre. Or l’islam est devenu un identifiant. Celui d’un danger pour une partie de la population fragilisée et déboussolée, mais aussi pour une autre partie, celui d’une révolte contre une société qui refuse leur place à un nombre important de ses membres. Il faut donc de toute urgence, remettre sur la table les enjeux politiques essentiels qui font débat en France, en Europe, dans le monde et l’Islam, loin des manipulations qui le dénaturent, par le message qu’il entend adresser aux humains, peut aussi y contribuer à sa manière. Ainsi, de la même façon qu’en 1936, Maurice Thorez tendait la main aux catholiques, au sein de notre politique de rassemblement populaire, nous tendons aujourd’hui aussi la main aux citoyennes et citoyens de confession musulmane. Ils sont au moins autant que d’autres pans de la population victimes du capitalisme ravageur, soumis à un affrontement de classe et à des tentatives de domination qui n’ont de cesse. Leur foi n’est pas pour nous un obstacle, justement parce que nous sommes laïques, et parce que nous prenons l’homme, tout l’homme — le monde de l’homme, comme l’écrivait Marx. À l’heure où certains s’échinent à creuser les lignes de fracture, à communautariser, à exacerber les divisions au sein du peuple, nous travaillons à reconnaître et à rassembler pour chercher ensemble des chemins d’émancipation.

 

*Pierre Dharréville est membre du comité du projet, animateur du secteur République, démocratie et institutions du Conseil national du PCF. 

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