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Grèce, mai 1945 : une grande résistance brisée, Joëlle Fontaine

Une histoire dont les répercussions sont encore visibles aujourd’hui dans le paysage politique et social grec, et qui est pourtant largement ignorée en France, à un moment où la souveraineté nationale de la Grèce est à nouveau bafouée.

 

Lorsque le 8 mai 1945 les successeurs d’Hitler signent la capitulation de l’Allemagne, la Grèce est libérée depuis plus de six mois. Le peuple grec a mené pendant plus de trois ans une résistance massive contre ses occupants fascistes – Italiens, Bulgares et surtout Allemands – avec un courage héroïque face à une terreur véritablement déchaînée.

Et pourtant… une nouvelle terreur a commencé à s’abattre sur le pays : alors que les collaborateurs gardent leurs postes à la tête de l’armée, de la police et des organes de l’État, les partisans sont à nouveau persécutés, déportés, exécutés. Pendant de longues années, jusqu’en 1974, la résistance grecque est présentée comme une entreprise criminelle par les gouvernements qui se succèdent à la tête du pays. Si elle a enfin été reconnue en 1982, elle ne fait toujours l’objet d’aucune commémoration officielle.

 

Une résistance très active

C’est une incroyable inversion des valeurs, qu’on ne peut comprendre si l’on ignore ce que fut cette résistance, et surtout la façon tragique dont elle fut brisée en décembre 1944, avant même la fin de la guerre, par une brutale intervention britannique : une histoire dont les répercussions sont encore visibles aujourd’hui dans le paysage politique et social grec, et qui est pourtant largement ignorée en France, à un moment où la souveraineté nationale de la Grèce est à nouveau bafouée.

La mobilisation patriotique a commencé très tôt en Grèce, d’abord en octobre 1940 contre une invasion italienne repoussée en trois semaines, puis très vite après le déferlement de la Wehrmacht en avril-mai 1941. Dès septembre 1941 est créé l’EAM, le Front national de Libération, à l’initiative des communistes évadés des prisons où les avait enfermés avant la guerre la dictature de Métaxas soutenue par le roi Georges II. C’est, conformément aux directives du Komintern, un front uni antifasciste qui regroupe, outre le KKE (Parti communiste de Grèce), trois petits partis socialisants qui pèseront de façon décisive sur les orientations stratégiques. Le programme de l’EAM prévoit la formation d’un gouvernement provisoire chargé à la libération d’organiser des élections à une assemblée constituante.

L’EAM s’occupe surtout, au début, d’organiser la solidarité avec la population des grandes villes : les occupants font une véritable razzia sur les ressources de la Grèce et Athènes est livrée pendant l’hiver 1941-1942 à une famine dramatique. Mais très vite le Front est en mesure d’organiser d’immenses manifestations où toute une jeunesse se jette à mains nues contre les tanks italiens et allemands. Avec de vrais succès. En mars 1943, après plusieurs jours de mobilisation massive et de grève générale, le décret sur l’enrôlement obligatoire des travailleurs – l’équivalent du STO – est définitivement retiré.

L’EAM crée en février 1942 son Armée populaire de Libération, l’ELAS, qui s’implante rapidement dans les communautés villageoises rebelles aux réquisitions exigées par le gouvernement collaborateur. Les partisans harcèlent l’ennemi, obligeant les Allemands à maintenir en Grèce près de dix divisions et facilitant d’importantes opérations alliées, en coordination avec le QG des forces du Moyen-Orient : en novembre 1942, lorsque l’explosion du pont de Gorgopotamos, sur l’axe Athènes-Salonique, coupe le ravitaillement de l’Afrika Corps ; ou lorsqu’une intense campagne de sabotages, début juillet 1943, détourne l’attention des forces de l’Axe de la Sicile où se prépare le débarquement.

La terreur que font régner les occupants est indescriptible : exécutions d’otages, villages entièrement brûlés, avec femmes et enfants, les corps des hommes pendus à l’entrée des ruines. Le comble de l’horreur est atteint en juin 1944, à Distomo, où la Wehrmacht laisse derrière elle 300 cadavres horriblement mutilés.

Dès l’été 1943, l’ELAS a libéré un tiers de la Grèce et y a créé un État de type nouveau, fondé sur des assemblées générales auxquelles participent les femmes, chose inouïe dans une Grèce encore très patriarcale. On y élit des comités d’auto-administration, des tribunaux populaires, des commissions pour l’école, la culture. C’est sur ces bases que l’EAM crée en mars 1944 un Comité de libération nationale qui organise, au nez et à la barbe des occupants, des élections à un Conseil national. Les 180 députés qui le composent se réunissent en mai 1944 dans les montagnes et lancent un important travail législatif visant à réformer le système politique et social de la Grèce.

 

Une brutale intervention britannique

Tout cela est inadmissible pour la Grande-Bretagne, puissance « protectrice » de la Grèce depuis sa création en 1832 – et plus particulièrement pour Churchill qui voit dans la monarchie la seule garantie des intérêts britanniques dans cette zone stratégique de la Méditerranée orientale. Il refuse d’admettre l’impopularité du roi Georges II, en exil confortable à Londres tandis que son gouvernement se trouve au Caire sous la dépendance totale des Britanniques.

Churchill se rend compte dès l’été 1943 de l’importance prise en Grèce par la résistance et décide alors de prendre lui-même les choses en mains. Après avoir renvoyé de façon humiliante les délégués de la résistance venus au Caire proposer la constitution d’un gouvernement d’unité nationale, il arrête son plan : il faudra, écrit-il le 29 septembre 1943 à son chef d’État-major, envoyer en Grèce après le départ des Allemands un corps expéditionnaire britannique chargé d’installer le gouvernement du roi – 5 000 hommes bien organisés pour faire face à d’éventuelles émeutes.

En attendant, tandis que la BBC traite de bandits les partisans de l’ELAS, les agents britanniques présents en Grèce financent et arment des organisations concurrentes de bien moindre importance que l’EAM mais qui proclament leur attachement au roi, comme l’EDES de Zervas. Ils n’hésitent pas non plus à s’appuyer sur de petites organisations qui se disent nationalistes mais collaborent en fait avec les Allemands et combattent surtout l’ELAS. Ils vont jusqu’à soutenir en sous-main les milices créées par le gouvernement collaborateur d’Athènes pour aider les Allemands à lutter contre le communisme, c’est-à-dire contre l’EAM, semant ainsi les germes de cette guerre civile qui ravage la Grèce pendant de longues années après-guerre.

L’un des problèmes auquel se heurte Churchill est le peu de confiance que lui inspirent les forces armées grecques reconstituées en Égypte, qu’il destine à appuyer le débarquement de son corps expéditionnaire. Elles combattent sous commandement anglais et ont brillamment participé à la bataille d’El Alamein. Mais elles sont majoritairement républicaines et protestent régulièrement contre la présence de nombreux officiers royalistes nommés par Métaxas. En avril 1944 le soulèvement des soldats et des marins, indignés par l’arrestation et l’emprisonnement de leurs délégués venus réclamer la constitution d’un gouvernement d’union nationale, lui fournit l’occasion de régler le problème. Après une répression violente, qu’il orchestre en personne, les rebelles (la moitié de l’armée) sont désarmés et déportés dans les camps britanniques du désert africain, le reste des troupes fournissant à Churchill le corps de prétoriens dont il a besoin. Il s’assure parallèlement du soutien de Roosevelt et de la neutralité d’un Staline préoccupé avant tout de terminer la guerre et peu soucieux de remettre en cause la grande alliance scellée en 1941.

Malgré tous ces signes inquiétants, pris au piège de leur stratégie légaliste d’union nationale, les dirigeants de l’EAM acceptent après beaucoup d’hésitations de participer de façon très minoritaire à un nouveau gouvernement dirigé par un homme tout dévoué aux Britanniques : Georges Papandréou, le grand-père du leader socialiste actuel. En septembre 1944, alors que l’ELAS contrôle pratiquement tout le pays, ils reconnaissent aussi l’autorité militaire du général anglais Scobie, placé à la tête du corps expéditionnaire. Si bien que c’est dans une apparente unanimité que débarque le 17 octobre au Pirée une impressionnante armada britannique accompagnant Papandréou et ses ministres.

Mais l’obsession de Churchill est le désarmement de l’ELAS. L’EAM ne s’y oppose pas, mais demande qu’on désarme parallèlement les troupes royalistes et qu’on entame les procès des collaborateurs, ce que refuse Papandréou. Le 3 décembre 1944, une immense manifestation a lieu place Syntagma pour réclamer sa démission. La police y réplique par un véritable massacre, faisant 28 morts et une centaine de blessés, ce qui déclenche l’insurrection du peuple d’Athènes et du Pirée. Pendant 33 jours, les partisans affrontent les troupes grecques royalistes, renforcées par les milices collaborationnistes et par des soldats britanniques de plus en plus nombreux (jusqu’à 75 000), retirés du front italien. Et les avions anglais bombardent Athènes, ce que n’avaient jamais fait les nazis.

Malgré une résistance héroïque, les partisans d’Athènes ne peuvent tenir très longtemps avec un tel rapport de forces et l’EAM accepte finalement le désarmement unilatéral de l’ELAS, par l’accord de Varkiza signé le 12 février 1945. Mais il n’est pas anéanti pour autant : le Front garde une dynamique politique considérable et risque fort de remporter les élections normalement prévues les mois suivants. Les partisans désarmés sont donc immédiatement soumis à une terreur sans précédent, tandis que les collaborateurs restent intégrés dans la police et l’armée reconstituées par la Mission militaire britannique qui continue à occuper le pays.

Il faudra encore plus d’un an pour que soit rétabli « l’ordre » d’avant-guerre. Des élections auxquelles beaucoup de démocrates, dans l’impossibilité de faire campagne, refusent de participer donneront en mars 1946 la majorité souhaitée par les Anglais pour donner un gouvernement d’apparence légale à la Grèce. Quelques mois après, en septembre, un référendum organisé dans les mêmes conditions assurera le retour du roi. Ces événements inaugurent trente années de dictature ouverte ou larvée, avec une guerre civile de 1946 à 1949 au cours de laquelle les États-Unis remplaceront la Grande-Bretagne dans le rôle de protecteurs d’une Grèce aux avant-postes du « monde libre ». Trente années pendant lesquelles avoir participé à la résistance est considéré comme un crime…

Cette cynique élaboration par Churchill, en pleine guerre, dès septembre 1943, de plans destinés à maintenir la Grèce sous la domination britannique s’intègre mal dans la vision classique des origines de la guerre froide qui prédomine dans les ouvrages universitaires : celle de dirigeants anglo-saxons défenseurs de la souveraineté des peuples face aux visées expansionnistes de la seule URSS. C’est ainsi qu’est passé sous silence ce qui fut l’une des plus grandes résistances au nazisme sur le continent européen – et ce que fut sa fin tragique. 

 

*Joëlle Fontaine est historienne.

Elle est agrégée d’histoire.

 

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