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Femmes d’Irak d’aujourd’hui, Patrick Ribau

Les femmes irakiennes sont confrontées à des défis sans précédent. Elles doivent s’opposer à la fois à l’article 41 de la constitution irakienne de la loi dite Al-Jaafari concernant leur statut personnel, et à la brutalité de Daaesh et des milices dans un pays qui ne connaît pas la paix.

 

Par Patrick Ribau*

 

La loi Al-Jaafari viole le code civil de l’Irak et légalise entre autres le viol conjugal, transformant les femmes en esclaves sexuelles dans leurs propres maisons au nom de la charia, ici grossièrement déformée par les partis islamiques de gouvernement.

Quant à Daaesh (EI ou État islamique en Irak et en Syrie), dans les villes et villages qu’il occupe, les femmes sont réduites à l’esclavage, vendues et achetées ouvertement, violées par les combattants djihadistes, humiliées.

 

Des abus passés sous silence

Ces abus, dans un pays en guerre depuis des décennies, s’inscrivent dans une mentalité masculine dominante visant à inférioriser la femme. Ils sont passés sous silence sous prétexte que la tradition ne permet pas de discussion sur ce sujet sensible. L’Irak se retrouve avec 2 millions de veuves de guerre et 5 millions d’orphelins. Nombre d’entre eux ont été enrôlés par les milices, comme enfants soldats, et les filles sont vendues et exploitées sexuellement par des seigneurs de guerre et des politiciens au mépris de la vie et de la dignité humaine.

Alors que la jeunesse irakienne connaît la pauvreté et une souffrance extrême, la classe dirigeante et les seigneurs de guerre s’enrichissent et contrôlent la société. La corruption est devenue la norme. Les efforts visant à critiquer et à modifier ces pratiques sont rendus impossibles, les armées et milices ayant été formées pour les écraser.

En Irak, chacun sait que les décisions du parlement ne visent pas à améliorer les droits des citoyens, ni à soulager leur souffrance. Le processus politique, mis en place par l’occupation américaine, vise à diviser la société irakienne, tant sur le plan ethnique que religieux, opposant les Arabes, les Kurdes, les Turkmènes, les chiites, les sunnites et autres groupes afin de mieux contrôler les richesses du pays. Ainsi s’est développé un communautarisme fondé exclusivement sur la représentation des identités ethniques ou religieuses au détriment de programmes politiques, économiques et sociaux au bénéfice de tous. Cela a incité tous les partis politiques à constituer des milices, faisant de l’Irak une « bombe à retardement », divisé en factions en guerre les unes contre les autres sur tout le territoire. Seule, Bagdad, conserve une certaine mixité, mais pour combien de temps ?

Les principales milices dépendent de partis islamiques qui ont ainsi pris le contrôle de la société imposant leurs lois, leurs pratiques conservatrices anti-femmes. Avec le gouvernement sectaire Al-Maliki, un tiers de la population (arabe sunnite pour l’essentiel), a connu une discrimination et une répression telle, qu’elles ont ouvert la voie à Daaesh, lui permettant la prise de contrôle de plusieurs régions à l’ouest et au nord du pays.

Les femmes irakiennes, sous la tutelle de Daaesh, sont réduites à l’esclavage, voient leurs proches abattus devant elles et leurs filles vendues aux combattants djihadistes. Tout ceci, conséquence de l’éclatement de la société irakienne voulue par l’occupation américaine, se déroule sous les yeux de la communauté internationale.

Avec la chute de Mossoul, le 10 juin 2014, un « marché aux esclaves » a été ouvert où les captives chrétiennes, chiites, yézidis, et turkmènes sont vendues, considérées comme un butin de guerre.

Une semaine après, Tal Afar tombait à son tour. Particulièrement ciblés furent les policiers et militaires chiites et leurs femmes. Les jeunes femmes furent kidnappées détenues dans des écoles sans que l’on sache ce qu’elles sont devenues depuis. Les femmes âgées furent « utilisées » comme bouclier humain dans les bâtiments publics et l’aéroport. Pour le prix de leur séjour, les combattants de Daaesh exigeaient que chaque clan leur donne cinq de ses filles à marier…

 

La résistance des femmes et de leurs organisations

La résistance des femmes irakiennes à Daaesh ressemble à celle des femmes de Kobané dans le Rojava syrien. Ainsi, à Amerli, des paysannes ont pris les armes, et ont repoussé plusieurs semaines les attaques de Daaesh. De même, à Dhuluiya, dans le canton de Alam, elles se sont battues à l’exemple de Umaimah Naji, pour protéger leur village, et contre l’oppression qui vise à les marginaliser, montrant ainsi qu’elles sont capables de défendre la liberté, leur communauté face aux lois discriminantes de l’État et aux pratiques oppressives d’où qu’elles viennent.

Les femmes sont également confrontées à la loi dite Al-Jaafari du nom de l’ancien ministre de la justice du gouvernement d’Al-Maliki et membre du parti Al-Fatheela. Et ce d’autant plus que ce texte ne fut pas pris au sérieux au début, jugé incompréhensible, archaïque et barbare puisqu’il autorisait le mariage des filles dès l’âge de neuf ans, accordait aux chefs religieux de décider qui parmi elles « étaient en bonne santé et donc aptes à se marier », remettait en cause l’humanité des femmes, leur droit à être protégées contre le viol et autres transgressions physiques et morales.

Approuvé par l’ancien conseil des ministres, le texte de la loi est actuellement au parlement pour y être voté.

Alors qu’en Irak et à l’étranger on fait l’éloge du nouveau gouvernement, on semble ou on feint d’ignorer que le nouveau ministre de la justice est issu du parti Al-Fatheela à l’origine de la loi. Ceci semble prouver que le respect des droits des femmes n’est pas la priorité du nouveau gouvernement et qu’il est prêt à tolérer « le mépris fait aux femmes » en échange de quotas politiques et religieux satisfaisants pour lui.

La campagne Shahrazad a permis de rendre public le contenu de la loi et a lancé une pétition en collaboration avec des organisations irakiennes et internationales, recueillant plus d’un demi-million de signatures. La campagne dénonce les forces religieuses qui « au nom de leurs valeurs, de leurs traditions et de leurs croyances » cherchent à discriminer les femmes.

Bien que la loi Al-Jaafari soit actuellement gelée, le débat sur le mariage des mineures se poursuit dans tout le pays. Si au Kurdistan, le ministère des Habous et des Affaires religieuses a fixé l’âge du mariage à 18 ans et averti les contrevenants qu’ils seraient poursuivis judiciairement, si le juge Medhat Al-Mahmoud du conseil judiciaire irakien s’est prononcé dans le même sens, de nombreuses forces conservatrices défendent le mariage des mineures, exigent l’application de loi Al-Jaafari et condamnent la position du conseil de la magistrature à ce sujet.

Les femmes irakiennes sont également de plus en plus confrontées au harcèlement, tant sur leur lieu de travail, les points de contrôles sur les routes que dans les lieux publics. Afin de le dénoncer et d’y mettre fin, les journalistes du Forum des Femmes Irakiennes ont présenté une étude à la télévision dans le cadre du programme Iak Alhawa. Elles y ont condamné la pratique en hausse, de séparer les filles et les garçons au sein de leurs communautés respectives, justifiée par la religion et la tradition. Elles ont mis en évidence les effets néfastes de cette politique sur l’ensemble de la société irakienne (accroissement de la délinquance et du harcèlement) et les menaces qui pèsent sur les générations futures en dénonçant ceux qui considèrent que « les hommes et les femmes qui vivent ensemble dans l’égalité, le font contre nature et ne doivent donc pas exister ».

Ces diverses actions ont provoqué une réplique gouvernementale. Ainsi furent interdites et fermées plusieurs chaînes de télévision satellitaires et de radio dont la station Radio égalité sur 103,8 FM à l’avant-garde du combat pour l’égalité des femmes et des hommes.

Le temps est venu pour la « communauté internationale » d’arrêter son double jeu : critiquer sans agir, afin de récolter les bénéfices sur tous les tableaux, en ruinant toute une région, en dressant les populations les unes contre les autres. 

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