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L’euro dans la « guerre des changes », Yves Dimicoli

Par Yves Dimicoli*

Ce sont les États-Unis qui, en 2000, ont délibérément ouvert le front de la « guerre des changes », faisant passer le dollar de 0,85 à 1 € en 2008. Le Japon s’était empressé de suivre le mouvement, poussant le yen dans une glissade de même ampleur.

 

Dès l’été 2012 le yen s’appréciait. Les dirigeants nippons décidèrent alors de répéter la même opération, au nom de la lutte contre la déflation. Ils ont fait baisser le yen de 40 % par rapport à l’euro et de 50 % vis-à-vis du dollar au moyen d’une politique monétaire ultra-expansionniste qui, cependant, n’a pas permis de desserrer l’étau qui maintient à bas niveau les salaires. Le nœud coulant se resserrait donc autour de la zone euro.

 

La dépréciation de l’euro était très attendue par les autorités françaises, à la différence des dirigeants allemands. Le grand capital allemand bénéficie de l’euro fort auquel les productions industrielles allemandes sont peu sensibles du fait de leur haut niveau de compétitivité-coût. Et le taux de change élevé de l’euro impose à l’Europe du Sud une contrainte permanente de restructuration dont l’Allemagne tire des excédents commerciaux colossaux. Berlin ne veut donc pas que la dépréciation de la monnaie unique permette à ces pays de lever le pied de leurs efforts d’ajustement structurel.

Certes, la baisse de l’euro va profiter aux entreprises qui exportent le plus vers la zone dollar, ce qui va gonfler leurs profits et faciliter leurs opérations financières. Mais l’effet sur la croissance réelle et l’emploi est plus qu’incertain, notamment pour la France qui réalise deux tiers de son commerce extérieur dans l’Union européenne. Et elle va susciter une hausse du coût des importations libellées en dollars, notamment pour les matières premières et l’énergie dont le recul actuel des prix ne profiterait donc pas aux Européens.

 

La baisse de l’euro va, certes, permettre d’importer de l’inflation, réduisant le divorce actuel de la banque centrale européenne (BCE) avec l’obligation qui lui est faite par les traités européens de maintenir le taux d’inflation de la zone juste au-dessous de 2 % l’an, tout en maintenant le carcan sur les salaires et les dépenses publiques. Mais, au total, il ne s’agit que d’un expédiant qui pourrait s’avérer dangereux.

 

En effet, outre qu’elle ne va pas permettre à la zone euro de sortir du marasme, les États-Unis pourraient riposter car leur surproduction a besoin de débouchés supplémentaires à l’étranger.

 

En passant de presque 1,40 en mai à, environ, 1,25 à la mi-octobre la parité euro/dollar a connu un mouvement de grande ampleur correspondant à une appréciation du billet vert d’environ 10 %. C’est la première fois depuis 1967 que celui-ci enregistre une aussi longue séquence (Les Échos du 30 septembre 2014). En trois mois à fin septembre, le « dollar index » qui rend compte des évolutions de la devise américaine face à dix autres devises majeures, a progressé de 7,3 %, du jamais vu depuis 2008. Le dollar se retrouve ainsi au plus haut depuis six ans face au yen et depuis deux ans face à l’euro. Et sa dépréciation vis-à-vis du yuan, elle-même, s’est interrompue et même inversée.

 

Cela commence à inquiéter nombre de dirigeants américains, dont le président de la Réserve fédérale (Fed) de New York et celui de la Fed d’Atlanta qui, début octobre, ont exprimé publiquement leurs craintes pour la tenue des exportations et de la croissance des États-Unis, car gare à la chute !

 

Ce nouvel épisode de « guerre des changes » encore larvée, annonce pour l’avenir des affrontements bien plus violents car « la croissance mondiale reste médiocre » selon O. Blanchard, le chef-économiste du FMI. De fait, l’organisation internationale a été contrainte, en octobre (FMI, Perspectives de l’économie mondiale, octobre 2014) de réviser en baisse sa prévision de croissance mondiale pour 2014 à 3,3 % soit 0,4 point de moins qu’en avril.

D’où un défi pour la coordination internationale des politiques économiques qu’ O. Blanchard caractérise ainsi : « D’une part, les pays doivent s’attaquer aux séquelles de la crise financière mondiale, allant du surendettement au chômage élevé. D’autre part, ils font face à un avenir trouble. Les taux de croissance potentielle sont révisés à la baisse, et cette détérioration des perspectives pèse sur la confiance, la demande et la croissance actuelles ». Dénonçant le risque pour l’économie mondiale de « la mollesse de la reprise dans la zone euro » et adjurant celle-ci d’ « utiliser la politique budgétaire pour (la) soutenir », contre les préconisations allemandes, il note que « aussi longtemps que la demande demeure faible, il reste essentiel de mener une politique monétaire accommodante et de maintenir les taux d’intérêt à un bas niveau » (FMI, Perspectives de l’économie mondiale, octobre 2014).

On mesure la contradiction avec l’inquiétude émise par le même FMI à propos de la stabilité financière mondiale soulignant que « la persistance d’une politique monétaire accommodante peut également inciter à une prise de risques financiers excessive » (FMI, Rapport sur la stabilité financière dans le monde (octobre 2014) et, donc, précipiter un nouveau krach mondial. Autant d’antagonismes qui pourraient entraîner une vraie guerre entre devises, lorsque la reprise mondiale en cours s’épuisera.

 

*Yves Dimicoli est membre du comité exécutif national du PCF. Il est animateur du secteur Economie et finances du Conseil national du PCF.

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