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Feuilles d’herbe, de Walt Whitman, Victor Blanc

Que le poète « national » des États-Unis d’Amérique soit ce qu’ils aient par ailleurs compté de plus progressiste est un paradoxe qui ne laisse pas d’émerveiller aujourd’hui. C’est qu’il y a autre chose dans l’idéologie américaine que le meuglement des cow-boys, que les revolvers négriers et puritains, que la jungle du fric : quelque chose qui n’en est pas distinct, mais qui n’en est pas moins radicalement différent, comme les deux faces d’une même pièce. L’Amérique a porté un jour la lutte pour l’émancipation des hommes ; témoin l’admiration de Marx pour Lincoln. Se plonger dans Whitman, c’est retrouver les valeurs les plus américaines et les plus progressistes de l’Amérique.       

Walt Whitman est né en 1819 et mort en 1882. À travers lui, c’est un siècle où l’Amérique sort de terre pour devenir, petit à petit, le géant industriel du XXe siècle. Whitman, représentant du prolétariat intellectuel, a connu tout cela, et même la Guerre de Sécession, par laquelle l’esclavage fut aboli, où il s’engagea comme infirmier, sous les bannières de l’Union. C’est cette Amérique porte-flambeau que Whitman va chanter dans ses poèmes, celle de la démocratie, de la liberté, de l’imaginaire moderne, de l’optimisme, du panthéisme, du prolétariat naissant… Ses vers libres, souples, rythmés, sont un élan infini de générosité vers le monde. Whitman chante l’individu sans individualisme. C’est l’œuvre admirable de la nature qu’il célèbre dans ce qu’il nomme Myself  ; et son âme, et son corps, à la fois uniques et communs à tous, sont les liens qui le rattachent au monde et à l’humanité. Ils sont sacrés pour cela. L’individu est le réceptacle de toutes les rumeurs de l’univers, de tous les âges, depuis l’étoile qui scintille en silence à l’horizon, à l’ouvrier qui martèle un clou sur un pont à New York, jusqu’à la procession mystérieuse d’un peuple oublié par les siècles. La poésie de Whitman se lit dans ce mouvement d’expansion. Tout comme son unique ouvrage, Feuilles d’herbe, qu’il augmentera toute sa vie, elle ajoute, incorpore, fait des listes, des inventaires à n’en plus finir d’images et de merveilles, avec cette volonté de tout retenir, de ne rien oublier, comme une gigantesque arche de Noé des réalités naturelles et des passions humaines. 

Surtout chez Whitman, c’est le corps qui retient l’attention. Qu’il soit [corps électrique]  dans une foule, dans la démocratie, ou musculature, sécrétions, excréments, Whitman en sacralise toutes les manifestations. Il ne rechigne pas devant ce qu’on nommerait le « bas-corporel », et ne l’envisage jamais avec dégoût. Longtemps occultée, l’homosexualité de Whitman est aujourd’hui bien connue. Sa tendresse virile pour ses camerados , sa stylisation du corps masculin, sa recherche de l’électricité sexuelle… Il fut pourchassé pour cela, au point qu’il dut parfois changer de lui-même « le bien aimé » en « la bien aimée » dans certains de ses vers. Pourtant, sa vision de la sexualité est solidaire de sa vision de la cité démocratique : on pourrait dire que, chez Whitman, c’est la tension sexuelle entre les individus qui assurent le respect mutuel, l’amour et l’égalité entre les citoyens. Idéaliste, peut-être ; mais il faut dans ce cas reconnaître, et admirer, les contributions de l’idéalisme à l’idée républicaine.

 

Victor Blanc

 

Walt Whitman, tant par ses grandes hymnes à la gloire de Lincoln, son refus de quitter les quartiers ouvriers, que par sa scandaleuse liberté sexuelle, est à la fois le poète central de l’Amérique et un marginal absolu. Il serait bon qu’elle s’en souvînt.

 

« Walt Whitman, un cosmos, le fils de Manhattan,

Fort en gueule, charnel, sensuel, mangeur, buveur, baiseur,

Pas sentimental, pas au-dessus des autres hommes, ni des autres femmes, ni à part d’eux,

Ni plus immodeste que modeste.

 

Qu’on dévisse les serrures aux portes !

Qu’on dévisse les portes de leurs charnières !

 

Si tu avilis quelqu’un c’est moi que tu avilis,

Quoi que tu dises ou fasses cela me reviendra.

 

En moi la foule des vagues de l’afflatus, en moi le courant et l’index.

 

J’énonce le mot des premiers âges, je fais le signe de la démocratie,

Bon Dieu ! Je n’accepterai rien dont personne n’aurait la contrepartie aux mêmes termes.

 

Par moi toutes ces voix longtemps muettes,

Ces voix d’interminables générations de prisonniers, d’esclaves

Ces voix de désespérés, de malades, de voleurs, de nabots,

Ces voix de cycles de préparation, d’accrétion,

De fils connectant les étoiles, d’utérus, de semence de père,

De droits d’individus opprimés par d’autres,

De difformes, de laids, de plats, de méprisés, d’imbéciles,

De la brume dans l’air, du scarabée roulant sa boule de fumier.

Par moi les voix interdites,

Les voix de la faim sexuelle, voix voilées – et moi j’enlève le voile –

Les voix indécentes, clarifiées, transfigurées par mes soins. »

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