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Islamophobie ? Guillaume Roubaud-Quashie

Encore une histoire de mots ? Eh oui ! Et ce n’est qu’un début car vous attend le mois prochain un plein dossier sur le sujet. Ne soupirez pas, en laissant échapper : « Ne ferait-on pas mieux de changer les choses plutôt que de parler des mots qui les désignent ? » Car comment parviendrons-nous à changer les choses si ce n’est, d’abord, en prononçant des mots, en écrivant des mots, en affichant des mots ? Or ces petites choses ne sont pas toujours des outils dociles. Ils véhiculent bien souvent toute une conception du monde avec eux. Je ne fais pas plus long et renvoie celles et ceux que je n’aurais pas convaincu en dix lignes, au dossier « Mots piégés » (n° 24, 2013).

Venons-en au fait. Un mot a la cote ces temps derniers : islamophobie. Qu’il soit récent dans l’usage courant ne doit pas inquiéter : s’il permet de nommer mieux une réalité – qu’on n’aura pas la naïveté de croire nouvelle –, alors qu’il soit le bienvenu ! À rebours, qu’il soit en phase de banalisation ne doit pas nous exonérer de réfléchir. Alors, réfléchissons…

Commençons par la fin : « -phobie ». On retrouve bien sûr le verbe grec « φοβέω » [phobéô]. Le dictionnaire d’Anatole Bailly – que les technocrates ignares qui nous gouvernent veulent destiner à la poussière des musées – donne plusieurs sens assez clairs : 1) mettre en fuite, en suscitant l’effroi. Ainsi de l’épervier faisant fuir les geais, ou des chamelles avec les chevaux… 2) effrayer. D’où, à la voie passive : 1) être chassé par la crainte 2) être effrayé. Mais de la racine à l’usage français, il peut y avoir un écart, même si le sens de la racine reste souvent en arrière-plan. Ainsi, côté français, le suffixe grec « -phobe/-phobie », après quelques usages érudits ou poétiques – ainsi, Tristan Corbière, dans les Amours jaunes en 1873 : « Est-ce un anthropophobe, un poète à rebours ? Et en haussant l’épaule : “Ah ! ça non, c’est un sourd !” » – s’ancre dans notre langue à la fin du XIXe siècle, et dans un champ précis : la psychopathologie. On est donc dans la maladie : on est agoraphobe (peur de la foule), photophobe (de la lumière), etc. Première difficulté tendancielle quand on l’applique à une opinion : on quitte le débat pour l’asile psychiatrique…

Regardons le début à présent : « islamo- ». Ce qui est objet de crainte, de rejet, de mise à distance, c’est l’islam, c’est-à-dire une religion. Et là, on tique. Redouter, critiquer une religion, ce serait un problème ? Sans que le mot existât, on a connu la chose : quand Louis XIV révoque l’édit de Nantes en 1685, quiconque ne se plie pas au catholicisme doit s’attendre à quelques difficultés – sans qu’il soit même nécessaire de remonter aux bûchers d’antan. Autant sortir tout de suite Jaurès du Panthéon, car de laïcité il ne subsisterait plus rien si on commençait à condamner toute critique d’une doctrine religieuse.

Mais lâchons un instant le mot disséqué pour mieux cerner ses usages. Quand la plupart des femmes et hommes de bonne volonté emploient le terme d’islamophobie, à quoi font-ils allusion ? à des critiques hérétiques de telle ou telle sourate ? Nenni : le plus souvent, ce sont des agressions contre des personnes de confession musulmane qui sont évoquées. Et combien, hélas, ont-ils raison ! Et combien c’est intolérable ! À l’évidence, ce n’est pas d’islamophobie qu’ils parlent mais de musulmanophobie et c’est tout autre chose : on peut critiquer toutes les doctrines, religieuses ou non, mais pas touche aux personnes ! C’est la règle laïque : liberté d’expression, liberté de conscience (liberté de croire ou non, et de croire à ce qu’on veut) ; égalité dans l’assurance de ne pas être inquiété pour ce qu’on dit ou croit. C’est pourquoi, stricto sensu, « islamophobie » pose problème. Précisons, au passage, qu’il en va tout autrement pour « antisémitisme » ou « homophobie » – même si on peut regretter l’espèce de pathologisation du « -phobie » – car ce sont les personnes qui sont désignées – ceux qu’une lecture raciale classe et pourchasse comme sémites d’un côté, les homosexuels de l’autre – et non pas une doctrine – le judaïsme ou, a fortiori, un hypothétique « homosexualisme ».

On dira, croyant en avoir fini : encore un mot mal ficelé dans la forme mais sauvé par l’usage. Peut-être, en voyant bien qu’on touche ici à de la matière hautement inflammable… Quoi qu’il en soit, le problème le plus énorme est sans doute ailleurs : l’antiracisme serait dépassé, l’heure serait à concentrer le tir sur le problème premier du moment, l’islamophobie. Beh oui, le « racisme », cette chose désuète à l’heure où plus personne ne croirait à l’existence de races et encore moins à leur inégalité… Voire ! Sans même rappeler l’épisode Laurent Blanc qui cherchait des Noirs pour leur force physique naturelle (!), allons droit à l’essentiel. Sans nier qu’une hostilité concentrée sur les pratiquants de l’islam se développe – ce serait absurde ! – et qu’il faille y répondre fermement, est-on sûr que cette hostilité vient d’abord de la dimension religieuse ou ne serait-elle pas, d’abord, le prolongement, dans le domaine de la religion, d’une hostilité xénophobe foncièrement raciste ? En clair, qui est-ce qui se fait tabasser ? Le musulman ou celui qu’on considère comme l’étranger, qu’on repère et classe ainsi avec les yeux, c’est-à-dire avec la couleur de la peau ? Le croyant ou « le bicot », le dévot ou « le sale nègre » ?

Bien sûr, on est ensevelis sous les romans sur la mort du racisme ; il serait remplacé par une « hostilité culturelle » ; ce ne seraient plus « les Arabes » ou « les nègres » qui seraient visés mais leur « culture », caractérisée par une religion : la « culture musulmane ». Mais ce serait quoi, au fait, « la culture musulmane », ce bon bloc aux contours nets et au contenu bien défini qui la différencierait bien nettement des autres « cultures » (occidentale ? chrétienne ? blocs très évidemment clairs eux aussi…) ? le philosophe Averroès ? l’historien Ibn Khaldoun ? l’explorateur eunuque Zheng He ? le souverain Sultan Agung (Mataram – Indonésie actuelle) ? Ben Laden ? Et il va de soi que ceux à qui on refuse un emploi ou un logement, c’est parce qu’on devine, au premier coup d’œil, qu’ils sont des partisans des positions historiographiques d’Ibn Khaldoun ! Quelle drôle de culture que celle qui se lit dans une couleur et se devine dans un prénom qui unit le marxiste Samir Amin au mannequin Samir Benzema ou au footballeur Samir Nasri qui, pour sûr, partagent la même culture !

Non, une fois n’est pas coutume, c’est Nicolas Sarkozy qui a donné la clé, en mars 2012, avec sa formule qui dit tout : les « musulmans d’apparence ». Il n’est pas besoin de creuser beaucoup pour voir, toujours présent, toujours changé et toujours identique, ce racisme dont on n’est toujours pas sorti et dont on n’arrive pas à sortir – mais qui nous y aide ? Ce racisme qui se dresse comme une roide barrière sur la route d’une conscience de classe. Le combat n’est pas fini ; il est devant nous, pour unir et gagner, ensemble. 

 

Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Echappés, 2015.

Le titre, incisif, de cet ouvrage posthume pourra faire fuir ou servir de prétexte à une nouvelle série d’attaques non informées contre le dessinateur assassiné. Et pourtant, c’est une invitation claire et argumentée, à débattre de ce sujet important. Oui, pour beaucoup, « le sang sèche vite en entrant dans l’histoire », comme le chantait Ferrat, mais quelques minutes et un peu de réflexion : on doit bien ça à Charb, non ?

 

Guillaume Roubaud-Quashie,

rédacteur en chef 

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