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La production matérielle, Florian Gulli et Jean Quétier

 

Marx essaie d'expliquer « la production matérielle ». Celle-ci est la « base » de la structure sociale, c'est-à-dire le point de vue privilégié, mais non unique, permettant de comprendre une société. Dans ce texte, Marx pose une question de méthode : quel point de départ permet de rendre intelligible la production matérielle et, partant, la société ?

 

Par Florian Gulli et Jean Quétier

 

L’objet de la présente étude, c’est tout d’abord la production matérielle. Des individus produisant en société – donc une production socialement déterminée des individus, c’est là naturellement le point de départ. Le chasseur et le pêcheur singuliers et singularisés, avec lesquels débutent Smith et Ricardo(1), appartiennent aux fictions sans imagination de la robinsonnade du XVIIIe siècle, fictions qui n’expriment en aucun cas, comme l’imaginent quelques historiens de la culture, une simple réaction contre un raffinement excessif et un simple retour à la vie naturelle mal comprise. Pas plus que le Contract social de Rousseau(2), qui met en rapport et en lien les sujets, qui par nature sont indépendants, au moyen du contrat, ne repose sur un tel naturalisme. C’est là une apparence, la simple apparence esthétique des petites et des grandes robinsonnades. C’est bien plutôt l’anticipation de la « société civile bourgeoise »(2), qui se préparait depuis le XVIe siècle et fit au XVIIIe siècle des pas de géant vers sa maturité. C’est dans cette société de la libre concurrence que l’individu singulier apparaît détaché des liens naturels, etc., qui font de lui, à des époques historiques antérieures, l’élément accessoire d’un conglomérat humain déterminé et limité. Dans la tête des prophètes du XVIIIe siècle, sur les épaules desquels se tiennent encore complètement Smith et Ricardo, cet individu du XVIIIe siècle – produit d’une part de la dissolution des formes de société féodales, et d’autre part des forces productives, qui connaissent un développement nouveau depuis le XVIe siècle – apparaît comme un idéal, dont l’existence serait une existence passée. Non pas comme un résultat historique, mais comme le point de départ de l’histoire. Et cela parce qu’il leur apparaît comme l’individu naturel, conforme à leur représentation de la nature humaine, non pas comme un individu issu de l’histoire mais comme un individu posé par la nature.

 

Karl Marx, « Introduction aux Grundrisse (dite de 1857) », in Contribution à la critique de l'économie politique,

Les Éditions sociales, Paris, 2014, p. 31 sq.

 

Traduction de Guillaume Fondu

et Jean Quétier.

 

1) Adam Smith (1723-1790) et David Ricardo (1772-1823) sont les deux représentants les plus célèbres de l'économie politique classique. Si Marx a critiqué ces deux économistes libéraux, il leur a aussi reconnu un mérite : celui d'avoir fait du travail (et non de l'argent ou de la terre) la source de la valeur. Les exemples cités par Marx, celui du chasseur et celui du pêcheur, examinés en dehors de tous rapports sociaux et échangeant naturellement des marchandises dans un prétendu état primitif de la société, proviennent de leurs deux principaux ouvrages : La Richesse des Nations d'Adam Smith et les Principes de l'économie politique et de l'impôt de David Ricardo.

 

2) Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), dans son ouvrage intitulé Du Contract social, expliquait la constitution de la communauté politique par l'abandon d'un prétendu état de nature primitif, composé d'individus isolés, à travers la conclusion d'un pacte social rassemblant ces différents individus en un peuple.

 

3) Sur ce terme, nous renvoyons à l'analyse proposée dans le N° 39 de La Revue du Projet.

 

 

Les « robinsonnades ».

Marx va prendre le contre-pied de certaines théories économiques et politiques nées au siècle des Lumières. Pour comprendre la société, celles-ci partent de l’individu isolé et se demandent dans un second temps pourquoi et comment il va entrer en relation avec d’autres individus isolés jusqu’à constituer un ensemble que l’on nommera « société ». L’individu est premier, il est ce qu’il est par lui-même ; la relation est seconde, produit des volontés individuelles. La société est donc le fruit d’un contrat. Marx choisit de nommer ce schéma théorique « robinsonnade », en référence au roman de Daniel Defoe publié en 1719 : Robinson Crusoé. Le roman présente un individu isolé, un naufragé sur une île, luttant pour sa survie, et finissant par faire société avec un autre homme, Vendredi. Ce scénario littéraire va irriguer les théories économiques et la philosophie politique.

Comment Adam Smith, l’un des représentants les plus célèbres de l’économie politique classique, explique-t-il les rapports sociaux ? Il part de l’individu isolé, par exemple un chasseur, et se demande ce qui a pu le pousser à entrer en relation avec d’autres. La situation est apparemment simple : deux individus font société parce qu’ils y ont intérêt. « Donnez-moi ce dont j’ai besoin et vous aurez de moi ce dont vous avez besoin vous-mêmes ! », tel est le marché conclu par exemple entre le chasseur et le forgeron le premier fournissant au second du gibier contre des armes. La philosophie politique de Hobbes à Rousseau a recours au même schéma contractuel : la société et l’État naîtraient d’un contrat passé entre individus naturellement séparés prenant progressivement conscience du fait que l’état de nature dans lequel ils vivent ne saurait garantir leur sécurité.

 

La société comme point de départ de l’analyse.

Marx va proposer de prendre les choses à l’envers. Plutôt que de considérer l’individu comme le point de départ de son analyse, il le considère comme un résultat. Plutôt que d’imaginer qu’il a d’abord existé des individus isolés qui se sont ensuite rassemblés pour faire société, Marx pose la société comme étant le fait primordial. L’individu ne se comprend qu’à partir des groupes auxquels il appartient. Les goûts qui sont les siens peuvent s’expliquer notamment par la classe sociale à laquelle il appartient. S’il a tel caractère, c’est parce qu’il a grandi dans cette famille particulière, etc. Jamais l’individu n’est une réalité première.

Et c’est particulièrement vrai lors­qu’on envisage la production matérielle. Celle-ci est toujours « so­cial­ement déterminée », c’est-à-dire collective. Les individus naissent et s’inscrivent dans des rapports sociaux qu’ils ne choisissent pas : esclavage, servage, salariat, coopération. On est bien loin du chasseur primitif échangeant librement son gibier contre une autre marchandise.

 

L’individu est un produit de l’histoire.

Ce que Marx reproche précisément aux « robinsonnades », ce n’est pas d’affirmer l’existence d’individus isolés et condamnés à l’échange marchand. Ce qu’il leur reproche, c’est de ne pas voir que cette existence est le « résultat » et non « le point de départ de l’histoire ». L’erreur est de croire que cet état de choses, l’individu séparé, est naturel alors qu’il est advenu progressivement dans l’histoire. La situation dans laquelle un travailleur libre – c’est-à-dire qui n’est pas, comme l’esclave, la propriété d’un autre et qui n’a d’autre choix que de travailler pour survivre – vend sa force de travail à un capitaliste n’a pas toujours existé. Comme le rappelle Marx, cette situation est relativement récente (il la fait remonter au XVIIIe siècle), et il rappellera même dans le livre I du Capital qu’elle a bien souvent été le fruit de violences et d’expropriations. En Angleterre par exemple, à l’aube du capitalisme, les paysans étaient expulsés de leurs terres et contraints à l’exode vers les villes. Ils devenaient les prolétaires, « libres » d’échanger leur force de travail contre un salaire. En France, en pleine Révolution, la loi Le Chapelier retirait aux ouvriers le droit de s’associer, ce qui conduisait chacun d’entre eux à se présenter isolé pour l’embauche. Le développement des forces productives accélérera le processus de dissolution des communautés traditionnelles : l’invention du métier à tisser mécanique sonnait le glas du tissage artisanal à domicile, obligeant les tisserands à se salarier dans les manufactures.

On voit alors le problème des « robinsonnades » : elles constituent des obstacles à la compréhension et à la transformation des rapports sociaux. En prenant la société actuelle pour la société « naturelle », les « robinsonnades » laissent accroire qu’il ne saurait y avoir d’autre société que capitaliste. Le capitalisme aurait toujours existé, il serait l’expression de « la nature humaine ». Loin d’être une indication méthodologique secondaire, la critique de Marx permet d’affirmer que l’échange marchand n’est pas le fin mot de l’histoire et que d’autres modes de production sont possibles. Aujourd’hui encore, les représentants de l’économie dominante dite néoclassique s’appuient très largement sur cet individualisme méthodologique que l’on trouvait déjà chez Smith et Ricardo. La critique formulée par Marx reste donc d’une actualité brûlante.

 

L'introduction de 1857 : Questions de méthode

L'introduction aux Grundrisse – un texte qu'on désigne communément par son titre allemand, lequel signifie « ébauche » ou « esquisse » – rédigée par Marx en 1857 ouvre la première version de son projet de critique de l'économie politique, qu'il n'aura de cesse de retravailler jusqu'à la fin de sa vie. Très rapidement, Marx renoncera à faire précéder son ouvrage de considérations générales et préférera entrer directement dans le vif du sujet, en commençant son analyse par la marchandise. Cette introduction, pourtant riche d'indications concernant la méthode employée par Marx, ne sera publiée qu'après sa mort.

 

 

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