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Que faire ?, Alain Badiou, Marcel Gauchet

Philosophie éditions

Alain Badiou, Marcel Gauchet

Par Jean-Michel Galano

C’est la mode : de plus en plus d’ouvrages dits de théorie se présentent sous la forme d’entretiens, voire de confrontations, entre deux auteurs à la notoriété reconnue. Procédé éditorial simple et pratique, qui permet de réduire la rédaction du livre à quelques entretiens rapidement réalisés autour d’un magnétophone. On y gagne un peu de familiarité avec les personnes. Mais qu’en est-il de la rigueur, de l’honnêteté, du simple sérieux lui-même ? Ils risquent bien d’être les grands sacrifiés dans cette entreprise.

Dans son projet même, ce livre témoigne d’un grand retour : celui du communisme. La crise systémique du capitalisme, dont nos auteurs parlent étonnamment peu, met à l’ordre du jour non pas une « déconstruction » comme ils le disent (le capitalisme est assez grand pour se déconstruire tout seul, a-t-on envie de leur répondre !) mais d’autres logiques et d’autres rapports humains.

« Que Faire ? » : un titre planétaire, repris de Lénine, et qui correspond à une vraie question. Les réponses vont être édifiantes.

Huit entretiens donc, construits autour d’une « alternative » : capitalisme ou « idée » du communisme ? Et tout est construit sur cette position biaisée du problème. Les deux compères s’accordent d’abord pour évacuer de la question le Parti communiste lui-même, en quelques phrases catégoriques pleines de ressentiment. Le PCF, ce mort qu’il faut qu’on tue, même quand on se réclame du communisme !

On ne peut méconnaître chez Marcel Gauchet une certaine cohérence : selon lui le marxisme est une belle idée fausse reposant sur la « croyance » à la possibilité de réaliser ici-bas l’harmonie universelle jadis proposée par les religions. Lénine aurait trahi cette idée en la mettant en œuvre. Cette résorption du stalinisme dans un « léninisme » bricolé pour les besoins de la cause est un grand classique, digne des pires dissertations de terminale. Or Badiou se contente de nuancer : non, « la conception marxienne ne s’appuie pas seulement sur une eschatologie généralisée du Grand soir… » mais intègre aussi, et là serait l’apport de Lénine, le « schème insurrectionnel » contre le « crétinisme parlementaire ». En d’autres termes, à part quelques éléments de contextualisation historique, il ne conteste guère sur le fond le schéma extraordinairement idéaliste servi par Marcel Gauchet. Pire : il prête à Marx, après tant d’autres, l’idée absurde selon laquelle le capitalisme serait voué à s’effondrer de lui-même, et l’on comprend mieux de ce fait son mépris de l’organisation communiste : elle relève du simple dédain de la démocratie (réduite au parlementarisme) et de l’action collective (qui ne serait qu’embrigadement).

On l’aura compris : nous sommes devant un échange extrêmement complaisant entre deux personnages davantage soucieux de plaire à leurs admirateurs qu’à confronter des positions. Il est vrai qu’au ciel des idées tout s’arrange vite.

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