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Lydie Salvayre et les langues, Marie Fernandez et Katherine L. Battaiellie

 

Lydie Salvayre a reçu le prix Goncourt pour Pas pleurer, qui tisse ensemble le récit de la Guerre d’Espagne par sa propre mère (et surtout du bel été 36 en Catalogne), et la révélation par Bernanos des crimes franquistes perpétrés avec la bénédiction de l’Église espagnole.

 

Par Marie Fernandez et Katherine L. Battaiellie

 

A présent que se sont estompés les crépitements des photographes lors de la remise du Prix, à présent que ce même prix (c’est au moins un des aspects positifs des prix) nous a amenés à (re)lire les livres précédents de Lydie Salvayre, nous pouvons jeter un regard sur l’ensemble de son œuvre et, en particulier, sur ce qui constitue à nos yeux un fil conducteur : son travail sur la langue, les langues, la manière dont elle les met en présence et les confronte.

 

Comme le rappelle son dernier roman, Lydie Salvayre est d’origine espagnole, fille d’exilés politiques. Le français n’est pas sa langue maternelle, celle qu’on parlait chez elle. Précisons que c’était bien avant que Nicolas Sarkozy ne déclare : « Je ne souhaite pas qu’on puisse s’installer durablement en France quand on ne sait pas parler ou écrire français. Le français, c’est la France ». Le français est une langue qu’elle a dû laborieusement s’approprier à l’école, et qu’elle a eue, petite fille, conscience et honte de mal parler. Cependant, la richesse lexicale du français, de ses différents registres, justement peut-être parce qu’elle y était extérieure, n’a cessé de la fasciner, au point d’en faire d’abord l’objet d’études supérieures et le cœur de sa vie d’écriture, donnant ainsi raison à Roland Barthes : « est écrivain celui pour qui la langue ne va pas de soi ».

 

Lydie Salvayre est aussi psychiatre et psychanalyste : écouter, saisir la singularité de chaque parole, celle de chacun de ses patients comme de chacune des personnes qu’elle côtoie, hors de son cabinet, dans le bus, au café, suscite son attention constante. Dans ces cafés où elle aime lire et écrire, elle laisse d’ailleurs les langues dont elle perçoit des bribes autour d’elle se fondre avec celle qu’elle lit ou qu’elle écrit. Peut-être par déformation professionnelle, reconnaît-elle, chacun à ses yeux est tout entier dans sa voix et ses mots. Chacun est au monde, dit le monde et se dit avec sa langue, ou du moins tente de dire.

 

Ainsi dans Pas pleurer Lydie Salvayre revient sur la figure de sa mère et fait entendre sa langue, une langue unique dont la narratrice se moque avec tendresse et qui constitue en elle-même un récit de vie. Grâce à ce livre, elle met « en sûreté » sa mère et l’arrache à la mort ; mais ce faisant elle se démarque aussi de l’histoire maternelle, parce que tout récit biographique a cette double fonction de faire revivre le passé en même temps que de le mettre à distance.

 

Introduire dans la littérature

la langue des exclus

Lydie Salvayre a clairement énoncé son ambition : introduire dans la littérature la langue des exclus, ceux dont on parle habituellement, avec une belle langue littéraire. Ce projet est d’autant plus ancré en elle qu’elle est elle-même fille d’exclus, d’exilés politiques, d’immigrés pauvres. Mais cette langue des exclus, il ne s’agit pas simplement de la reproduire ; son œuvre relèverait alors du simple reportage, du document sociologique. Cette langue est d’abord mise en scène dans une lutte, une lutte parodique avec d’autres langues, elles-mêmes perverties et moquées, chaque langue se trouvant ainsi mise en perspective par d’autres. Ainsi entendons-nous dans La méthode Mila le frottement dissonant entre une belle langue classique nourrie de Descartes (à qui s’adresse le narrateur) et, en son cœur même, des expressions d’une allègre familiarité. De même, dans La compagnie des spectres assistons-nous à une confrontation dramatique entre la langue juridique et celle de deux femmes perdues et injurieuses. À travers ce dernier texte et d’autres, Lydie Salvayre montre aussi comment dans notre société les langues techniques, administratives, professionnelles, servent de barrières de protection, servent à empêcher les révoltes. Dans Pas pleurer, le jargon franco-espagnol de la vieille mère immigrée (« une mauvaise pauvre », c’est-à-dire « une pauvre qui ouvre sa gueule ») se mêle à la langue de la narratrice dans de brusques retours, commentaires, incises. Ces dialogues à la fois jubilatoires et émouvants entre mère et fille font alors penser à ceux d’Hélène Cixous, dans nombre de ses livres, et sa mère d’origine allemande.

 

Cette langue de « l’autre » n’est cependant pas seulement mise en perspective, elle est aussi retravaillée, réinventée : sélections, répétitions, juxtapositions viennent renforcer ses effets sur le lecteur. Suscitant souvent le rire, ce travail sur la langue désamorce le pathos, sans supprimer l’émotion. Le seul bien que les vaincus et les exilés conservent, transmettent, dont ils enrichissent leurs descendants ou leurs proches, c’est leur langue – ce « butin de guerre » pour reprendre les mots de Kateb Yacine – qu’il s’agisse de leur pure langue d’origine ou, comme c’est le cas dans Pas pleurer avec la mère de la narratrice, d’une langue renouvelée, bricolée, rebrodée avec la langue du pays d’accueil, et qui réenchante cette dernière. Ainsi les hispanismes de la mère (dont on se dit souvent : quelles merveilleuses trouvailles !) « donnent un coup de jeune au français, ouvrent un sens nouveau, réveillent les étymologies. » (cf. entretien paru dans Le Matricule des Anges de septembre 2009). D’une façon ou d’une autre, c’est bien ce à quoi aboutit la littérature : nous restituer notre propre langue devenue différente, plus riche, nous permettre de la considérer comme un matériau merveilleux et inépuisable.

 

La langue c’est aussi un rythme, de la belle harmonie d’alexandrins à des syntaxes syncopées, un rythme lié au corps du locuteur, à sa respiration, sa gestuelle, son poids, et ce corps, souvent souffrant, en tant que médecin et psychiatre, Lydie Salvayre en a une conscience aiguisée. Maintenir la langue dans toute sa vie, fuir une langue moyenne qui ne serait la langue de personne, profaner la belle langue littéraire, la bousculer, c’est aussi bousculer le monde, les idées toutes faites, l’ordre social existant. Mais cet ordre social donnera majoritairement à Lydie Salvayre des lecteurs issus de la bourgeoisie, ce dont elle est consciente, alors même qu’elle s’efforce avec la langue plurielle utilisée dans ses livres de s’adresser à d’autres.

 

Faire de la littérature un « carnaval de langues » n’est pas un dessein nouveau ; Rabelais déjà dynamitait la langue du XVIe siècle par la multiplicité de ses emprunts savants ou populaires. Mais Lydie Salvayre nourrit ce dessein de sa vie, et le renouvelle par l’usage social qu’elle en fait. La tour de Babel des langues qu’elle nous offre est à l’image d’une société multiple, métissée, qui pourrait être riche de ses différences. L’auteur a rappelé dans de récents entretiens diffusés par France Culture la colère permanente qui l’habite depuis l’enfance, contre l’ordre moral, social, politique, contre l’ordre du langage et s’est fixé comme objectif de « foutre en l’air cette guerre des langues » (décalque de la lutte des classes) à l’œuvre aujourd’hui. La littérature est un des (rares) endroits où cela est possible, confiait-elle déjà dans un entretien paru dans Le Matricule des Anges en mai 1999. 

 

 

Quelques lectures

• Pas pleurer, Seuil, 2014.

• La méthode Mila, Seuil, 2005.

• Quelques conseils utiles aux élèves huissiers, Verticales, 1997.

• La compagnie des spectres, Seuil, 1997.

Sur Pas pleurer : site www.lesheuresperdues.fr

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