La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Vincent Goulet* réagit au dossier « Média » paru dans La Revue du projet, n° 44, février 2015

 

Des média populaires et progressistes à réinventer

 

Et si nous prenions les choses à l’envers ? Plutôt que dénoncer une fois encore l’emprise du monde de l’argent sur les média, demandons-nous pourquoi les lecteurs, les auditeurs, les spectateurs et les internautes, en particulier des milieux populaires, se tournent plus volontiers vers le Parisien, RTL ou BFM TV plutôt que vers l’Humanité, Arte ou CQFD. Pourquoi le peuple s’approprie-t-il si peu les média émancipateurs ?

 

Le lectorat populaire souvent laissé sur le bord du chemin

Une première raison est avancée par la sociologie de la réception. Les usages quotidiens des média ne sont pas exclusivement focalisés sur le caractère documentaire des informations, c’est-à-dire le recueil encyclopédique d’éléments permettant de se forger une « opinion éclairée ». Comme j’ai essayé de le montrer dans Médias et classes populaires, les informations sont des biens culturels parmi d’autres qui permettent d’abord à l’individu de se positionner dans le monde, de gérer ses angoisses existentielles, ses frustrations économiques et sociales, de transmettre des valeurs à ses enfants, de nourrir sa vie amicale et conjugale, etc. À travers les média, c’est d’abord « une manière d’être au monde » que chacun recherche. Cette dimension est souvent difficilement prise en compte par les média de gauche, qui ont tendance à privilégier l’information sérieuse et l’analyse approfondie (en cédant parfois au jargon para-universitaire) et à négliger les nouvelles plus légères mais qui font elles aussi sens dans la vie de tous les jours.

C’est pourquoi il est si difficile de séparer strictement les fonctions d’information, de divertissement et d’éducation des média et de penser que le système de service public de la presse proposé par Pierre Rimbert (une idée d’ailleurs reprise des projets de Léon Blum en 1928) puisse être viable. À l’heure de la capillarité de l’information et des réseaux sociaux numériques, est-il raisonnable de vouloir centraliser les moyens de production ?

 

La deuxième raison est d’ordre formel et renvoie à la sociologie de la production : les média de gauche peinent à trouver la « langue fraîche qui permet d’être accessible à tous » que réclamait Jules Vallès, le directeur du Cri du Peuple, le grand journal populaire de la fin du XIXe siècle. Pourquoi ? Parce que les journalistes engagés à gauche sont aussi des militants et des intellectuels qui doivent tenir leur rang dans un milieu où la critique se doit d’être « pointue ». Comme les autres journalistes, ils sont en outre peu à être directement issus des classes populaires. En résulte une sorte de « sociocentrisme » qui produit une presse engagée mais qui laisse trop souvent le lectorat populaire sur le bord du chemin… Comme le montre très bien Nick Couldry à propos des émissions de téléréalité, ce public est alors récupéré sans complexe par les média commerciaux qui n’ont d’autre but que de faire de l’audience, tout en diffusant une idéologie néolibérale favorable à leurs intérêts.

Serait-il possible d’inventer des émissions populaires, divertissantes avec des valeurs socialistes ou la gauche devrait-elle être nécessairement sérieuse et ascétique ?

 

Pour y parvenir, il faut rompre avec la théorie des « effets forts des média » encore très répandue à gauche, en particulier au Parti communiste : les opinions des individus seraient comme une cire molle soumise à l’influence directe des média. Toute la sociologie des média a remis en cause cette théorie : les convictions se forgent d’abord dans la famille, au travail, dans les expériences et les interactions quotidiennes et les individus ont beaucoup plus de latitudes qu’on ne le croit pour refuser ou transformer ce qui est dit dans les média (théories du two-step flow  [communication à double étage], de l’attention flottante, du décodage et des réappropriations, etc.). La principale influence des média provient en fait de leur effet de cadrage des problèmes publics : le choix des thèmes, des mots et des images pour en parler sont mis en circulation à travers les média et peuvent faire écran à d’autres façons de voir le monde. C’est par l’imposition d’un vocabulaire et de routines de pensée que les média ont une influence, d’où la nécessité du pluralisme et d’ouvrir l’actualité à d’autres thèmes que ceux qui tournent en boucle dans les média commerciaux. Comme l’a rappelé Lionel Thomson, la défense d’un service public de l’audiovisuel fort, ouvert et créatif, dégagé du diktat de l’audimat, est ici indispensable pour « donner de l’air » au champ médiatique et permettre de faire le lien entre cultures populaires et culture légitime.

 

Vers une presse à la fois populaire et émancipatrice

C’est donc un véritable défi culturel qui attend les journalistes qui veulent inventer une presse à la fois populaire et émancipatrice. Des initiatives existent, comme le Bondyblog, le Crieur de Villeneuve à Grenoble, d’innombrables radios locales engagées. À la lecture du dossier du mois de février, on aurait aimé en savoir plus sur les contenus de la Marseillaise ou la façon dont « Radio mundo real » est produite. La reprise de

Nice-Matin par ses salariés a-t-elle transformé sa ligne éditoriale ? Il est temps de faire circuler les expériences, d’accumuler les savoir-faire, de mutualiser les idées d’avenir pour espérer faire émerger ces nouveaux média émancipateurs et populaires dont notre société a tellement besoin pour sortir de l’ornière de la réaction.

 

*Vincent Goulet est sociologue. Il a été maître de conférences à l’université de Lorraine.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.