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Immigration et nation, des mots piégés ?, Maryse Tripier

 

Nous sommes en avril 2015 en France, après de graves événements qui obligent à repenser le rapport entre immigration, religion, laïcité, communautés, nation.

 

Par Maryse Tripier*

Sous le terme immigration, et dans une perspective longue, les populations étrangères ont changé de visage et les logiques à l’œuvre sont diverses. Les migrations ont toujours existé et existeront. La nouvelle donne est celle de la globalisation économique, capitaliste et financière, de la crise écologique et de la multiplication des conflits régionaux en particulier au Proche-Orient. S’ensuivent des migrations de pauvreté, d’insécurité économique et sociale, des réfugiés de guerre, climatiques, mais aussi des échanges accrus entre populations, le plus souvent qualifiées et instruites. Comme l’indique notamment le rapport annuel d’Amnesty International (« La question des personnes déplacées dans le monde ») : « Le terme générique de migrant est trompeur, comme celui de réfugié. On peut décliner à l’envi la typologie d’une réalité d’abord complexe. Il y a les déplacements internes, les déportés internes, les exodes, les réfugiés de la mer, les expulsions, les rapatriements forcés, les exils, l’asile (qui est toujours politique et répond à des principes juridiques), etc. ». L’immigration vers l’Europe est infime au regard des migrations sud-sud, la masse des réfugiés vit sur d’autres continents.

Comme l’indique la CIMADE : « Contrairement à une idée répandue, la majorité des personnes qui se déplacent pour des raisons économiques ou à la recherche d’une protection le font à l’intérieur de leur propre pays. Les migrants internationaux représentent 200 millions de personnes, soit 3 % de la population mondiale. Parmi eux, seul un tiers s’est déplacé d’un pays en développement vers un pays développé. 60 % des migrations s’effectuent en effet entre pays de même niveau de développement (entre pays développés ou entre pays en développement). De plus, ce ne sont pas les populations les plus pauvres qui migrent, car la migration a un coût : seuls les plus aisés parviennent à réaliser leur projet migratoire. »

Étudiants, mariages mixtes, réfugiés, migrations féminines, sans-papiers, travailleurs détachés, toutes ces figures nouvelles ou plus anciennes, sont catégorisées sous le même terme : immigration. Et comptées globalement sous le terme immigré dans la statistique publique française (né étranger à l’étranger, devenu français ou non). Affrontons donc la complexité et sortons du déni.

 

La France, un pays d’immigration

Les pays dits neufs (États-Unis, Canada, Australie, Israël) actent dans les faits que la nation s’est construite avec des immigrants. Ce n’est pas le cas de la France. Pour Dominique Schnapper, « la France est un pays d’immigration qui s’ignore ». Pour Gérard Noiriel, une certaine histoire de la construction de la nation par fusion de ses territoires provinciaux, occulte l’apport de l’immigration. Le recensement des étrangers date de 1851.

La place de ces diverses immigrations n’est pas la même dans la nation française, ni au regard d’ancienneté de présence, ni en matière de mobilité spatiale et sociale, de projets individuels, ni surtout en matière d’accueil et d’intégration par la société. L’immigration postcoloniale qui a pris une part importante ces dernières décennies, occupe une place particulière, négative, dans l’imaginaire national qui se reporte sur leurs descendants. Elle souffre de discriminations et de racisme. Il est temps d’en sortir.

Partons de la citation de Renan lors de sa conférence donnée en Sorbonne en 1882, et publiée en 1887 : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. »

Ce texte est devenu l'emblème d'une conception française de la nation, fondée sur la volonté d'une population de former une nation, par opposition à une conception allemande censée être beaucoup plus essentialiste (fondée sur la race, la langue et la religion). On dit que la France est une nation politique. Mais elle réserve la participation politique aux nationaux en refusant le découplage entre citoyenneté et nationalité (cf. les reculades sur le droit de vote aux étrangers aux élections locales). Les immigrés font-ils partie de « notre riche legs de souvenirs » ? Ou font-ils, au contraire, l’objet d’un refoulement collectif ?

Benjamin Stora, directeur de la Cité nationale d’histoire de l’immigration, a ainsi déclaré à L’Humanité Dimanche du 28 août 2014 : « Nous devons également montrer le vrai visage de l’histoire. La France des XXe et XXIe siècles est plurielle, diverse, façonnée par une succession de vagues migratoires. Il faut affronter cette histoire sans entrer dans des guerres de mémoire.

 

La colonisation : un chapitre manquant

Ne manque-t-il pas à cette histoire quelques chapitres, comme celui de la colonisation et de l’immigration ? Revenons à Renan : « Le consentement et le désir de vivre ensemble » sont des questions qui se posent aussi de façon nouvelle.

Qui vit aujourd’hui ensemble ? Et pour quel destin national ?

Le modèle républicain, auquel nous souscrivons reste un idéal, mais pas une réalité. Il faut le revisiter, sinon il est une coquille vide, une incantation abstraite. Le « vivre ensemble » dépend de tous, nouveaux venus comme anciens habitants (immigrés inclus) et suppose une lutte contre les logiques d’exclusion et pour l’égalité, a minima, l’égalité des chances. Celle-ci a fortement régressé avec l’essor de la précarité, des inégalités, le racisme persistant, les discriminations, la ségrégation sociale et spatiale. Il n’y a pas d’un côté une nation homogène, sans classes sociales, sans territoires, sans conflits, et de l’autre des immigrés, lointains et à rendre solubles dans ce corps national non identifié. C’est d’ailleurs dans les luttes (syndicales, la Résistance, etc.) que se sont tissés les liens les plus solides.

Le monde politique espère le détachement des individus de leur communauté d’origine, il se fait en général avec le temps et n’empêche pas l’attachement au passé familial. Mais aujourd’hui, on ne donne plus le temps au temps. L’intégration est, dans notre « matrice mentale », l’assimilation individuelle à la « culture française », avec plus ou moins de tolérance pour un certain pluralisme culturel ou religieux. C’est ainsi qu’on décrète que certains sont assimilables et d’autres non.

On oublie de dire ce qu’est la « culture française » dans un monde globalisé, (Victor Hugo ou la téléréalité ?) et, surtout, de faire vivre concrètement l’appartenance à un même destin, alors que les plus riches s’exonèrent de l’impôt et de la solidarité nationale.

L’immigration ne menace pas la nation, telle que nous l’entendons, mais une certaine politique de fermeture et de repli menace les immigrés, boucs émissaires de toujours. 

 

*Maryse Tripier est sociologue. Elle est professeur émérite à l’université Paris-VII Denis-Diderot

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