La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Nation et race, Jean-Loup Amselle

 

La nation n’accède à sa pleine existence politique que lorsqu’elle est hégémonique et elle se rétracte sous la forme d’une race ou d’une ethnie lorsqu’elle est en déclin.

 

Par Jean-Loup Amselle*

étymologiquement, le terme « nation » réfère à la naissance (du latin : natio, naissance, race) et donc à l’idée que la communauté nationale est composée de personnes issues du même sang. Cependant, dans la conception moderne de la nation, notamment dans le cadre de la Révolution française, la nation est composée de l’ensemble des citoyens, que ces derniers soient natifs ou étrangers. De ce point de vue, la levée en masse, telle qu’elle a pu se manifester en 1792 à l’occasion de la bataille de Valmy, symbolise parfaitement l’idée moderne de nation telle qu’elle pouvait prévaloir au XVIIIe siècle, en accord avec la philosophie politique et sa théorie du « contrat social ».

 

La montée des thèses racistes

Mais cette idée de la « communauté des citoyens » n’a pas résisté à la montée des thèses racistes qui ont vu le jour à la fin du XIXe siècle dans le cadre de l’anthropologie physique et du social-darwinisme. Ces thèses racistes ont eu comme conséquence de promouvoir dans le champ politique une conception de la nation fondée sur la terre, le sang et les morts, c’est-à-dire de faire reposer l’appartenance à la communauté nationale sur un principe de filiation remontant aux origines. Qu’il s’agisse de Barrès, Maurras, du démographe Georges Mauco ou plus récemment de Fernand Braudel, on retrouve cette vision d’une stabilité du peuplement de la France depuis les époques les plus reculées.

Cependant, l’idée moderne d’une stabilité du peuplement ne fait au fond que reprendre la vieille théorie de la « guerre des deux races », telle qu’elle a été formulée au XVIIe siècle par Boulainvilliers. Dans le cadre de cette théorie, remise au goût du jour par Michel Foucault, le peuplement de la France serait composé d’une couche d’autochtones gaulois ou gallo-romains ancêtres du Tiers-État à laquelle serait venue se superposer une vague d’envahisseurs francs venus de Germanie et dont descendraient les aristocrates. Concurrente de la thèse du « contrat social », cette théorie a fait son chemin chez différents auteurs comme Sieyès, Guizot ou Augustin Thierry et elle a même inspiré la conception de la « lutte des classes » chère à Marx.

Unité ou bipartition, conception contractualiste ou ethnique du peuplement national, telles sont les options qui sont présentes sur le marché des idées et offertes aux acteurs sociaux et politiques.

Sur le long terme, force est de constater le déclin des idées contractualistes et de la conception de la République qui lui est liée. À travers l’affaire Dreyfus, les années 1930, le régime de Vichy et la lente progression du Front national, c’est bien la conception raciale de la nation qui a dominé et continue de dominer le champ intellectuel et politique comme en témoigne l’utilisation non contrôlée de la notion de « Français de souche », à laquelle sont liées d’autres expressions comme celle d’« insécurité culturelle ». Cette racialisation de la population hexagonale ne traduit pas seulement la radicalisation de la droite et la montée de l’extrême droite, elle a également des effets à l’autre extrémité du champ intellectuel et politique : celle représentée par les organisations postcoloniales. Ces entrepreneurs d’ethnicité (CRAN, Indigènes de la République, etc.) mobilisent en effet de façon symétrique et inverse sur la base d’identités certes discriminées, mais également essentialisées – « black », « beur » ou « rom » – contribuant ainsi à figer un peu plus la bipartition raciale du peuplement national entre « autochtones » et « allochtones », ou prétendument tels. Or, force est de constater que les conflits internes à la population de France ne font pas s’affronter prioritairement deux groupes dont l’un serait composé de « purs » Français et l’autre d’étrangers radicalement inassimilables. On assiste au contraire, dans bien des cas, à des hostilités opposant les « derniers arrivants » aux « avant-derniers arrivés » comme en témoignent les heurts qui ont eu lieu à Marseille en 2012 entre familles d’origine maghrébine et Roms.

 

Un rapport de forces politique

Il en résulte que la race ne saurait être le principe fondateur de la nation puisqu’elle n’est en réalité que le produit dissimulé d’un rapport de forces politique. Le couple « autochtones » / « étrangers », « indigènes » / « immigrants », loin d’être une opposition de type racial, est en fait un schème politique structural doté d’une pertinence qui déborde de loin le cadre hexagonal. Son extension semble quasiment universelle puisqu’on le retrouve à la fois en Europe et en Afrique sous la forme de l’opposition princeps entre autochtones maîtres du rituel et conquérants étrangers détenteurs du pouvoir politique.

La race ne saurait donc être un principe ordonnateur du champ politique puisque les oppositions qu’elle incarne sont toujours relatives et qu’elles ont pour effet de masquer des rapports de forces entre des effectifs humains qui sont toujours mélangés dès l’origine. Mais paradoxalement, la mondialisation actuelle a pour effet de faire disparaître ces rapports de forces politiques au profit d’un repli national ou régionaliste sur des patries de plus ou moins grande ampleur, laissant libre cours à l’expression d’identités figées. La montée du Front national, la résurgence des identités régionales (« Bonnets rouges » en Bretagne, Alsace, etc.) ainsi que l’essor des revendications postcoloniales expriment bien la nature de ce phénomène en même temps qu’ils traduisent le déclin des identités « horizontales » de classe. De façon générale, on peut en conclure que la nation est un concept à géométrie variable : elle n’accède à sa pleine existence politique que lorsqu’elle est hégémonique et elle se rétracte sous la forme d’une race ou d’une ethnie lorsqu’elle est en déclin.  

 

*Jean-Loup Amselle est anthropologue. Il est directeur d’études honoraire à l’EHESS.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.