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La France : nation et lutte de classes, Guy Lemarchand

 

Les textes constitutionnels successifs, les révolutions, les vagues de grèves témoignent de l’âpreté du combat social et politique dans la nation française.

 

Par Guy Lemarchand*

Sans grand souci de rigueur en disant que la nation française est l’une des plus anciennes en Europe, ce qui est juste, on n’a pas hésité au XIXe siècle à situer sa formation à Jeanne d’Arc et la guerre de Cent Ans, ou même à la Gaule de Vercingétorix contre Rome, et à voir en elle une réalité donnée une fois pour toutes traversant les siècles, immuable comme le marbre, ainsi que le voulait en 2008 Sarkozy, ce qui semble aujourd’hui simpliste. Définition difficile à dessiner car la matière est complexe, qu’est-ce que la nation ? Elle nous apparaît comme résultant d’un processus de longue durée pluriséculaire et est constituée de multiples éléments, eux-mêmes non pas immobiles mais en mouvement lent et incessant. La conscience de son existence est la reconnaissance par les sujets de leur appartenance à une communauté de vaste dimension, caractérisée par un vécu ensemble malgré la distance, par une même histoire et par une certaine originalité par rapport aux communautés équivalentes voisines. En dépit de traits communs, France, Angleterre ou Allemagne ont une personnalité propre. Chacune se constitue et change suivant l’action d’une double ou triple série de facteurs, les uns matériels, géographiques et économiques, où l’intensification des échanges de biens et services est essentielle, les autres sont culturels et d’autres encore politiques, telles la formation d’institutions d’enseignement et d’activité intellectuelle et aussi la création d’un appareil d’administration qui surplombe l’autonomie des villages et des villes.

 

Rôle de l’État et sentiment national

En France, et c’est un des grands traits de notre spécificité, le rôle de l’État va de pair avec la montée du sentiment national. D’abord sacralisé dans la personne du monarque et organisé sur tout le royaume à partir du XIIIe siècle, il est doté d’une langue qu’il imposera partout en 1539 comme langue de l’administration, et de moyens financiers bien plus élevés que ceux des pouvoirs locaux. Il bénéficie en effet de l’impôt perçu sur tout le territoire et de la suprématie de la monnaie qu’il bat seul à partir du XVIe siècle. Néanmoins, c’est la Révolution qui apporte l’unification nécessaire pour que les habitants perçoivent la nation. Elle abolit seigneuries, noblesse héréditaire, petites quasi-républiques urbaines et provinces plus ou moins autonomes qu’elle remplace par des institutions uniformes, elle abolit l’inégalité fiscale, et crée une armée de conscription, un enseignement public, un code civil unique à la différence des coutumes régionales et régissant la vie sociale de Dunkerque à Marseille, et une législation libérant contre les corporations l’initiative commerciale. Avec la construction des routes, des ports et l’amélioration des transports fluviaux aidés par l’État, puis à partir du milieu du XIXe siècle le chemin de fer, les échanges s’accroissent à l’intérieur des frontières et les idées circulent mieux. En effet, le territoire, compact, est de circulation naturellement aisée grâce à des fleuves abondants et l’absence de grande barrière interne du relief. Ses longues façades maritimes sur la Méditerranée et la mer du Nord-Atlantique l’ouvrent à des trafics volumineux proches et lointains. Ainsi, avant et après 1789 s’est développée une urbanisation importante pour l’époque, donc à côté de l’aristocratie foncière, une bourgeoisie puissante de « la mar­chan­dise » dont les familles donnent aussi des hommes de loi au service de l’État monarchique autoritaire, puis constitutionnel.

 

Développement de l’affrontement de classes

Avec l’instauration d’un régime électif à tous les niveaux et le suffrage universel brièvement établi en 1792, définitif à partir de 1848, la conquête des pouvoirs, du local municipal au central qui élabore la législation et décide la guerre, devient essentielle. Excité par les guerres et les sacrifices auxquels elles obligent la population, 1792-1815, 1870, 1914, le débat politique se fait plus précoce et plus vif en France qu’ailleurs. Proclamée dès 1789 sur le plan juridique en même temps que la liberté, y compris contre le clergé, la liberté de conscience, dans la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de portée universelle, la question de l’égalité réelle, sociale et non plus seulement formelle, contre l’inégalité des fortunes, des revenus, et aussi de l’accès à l’instruction, passe au premier plan dans les années 1840. Elle est suscitée par une forte croissance capitaliste et par l’expansion démographique d’un pays étendu et densément peuplé. Ainsi se sont multipliés au long des siècles paysans parcellaires, métayers et petits fermiers, et ouvriers à bas salaires. Enfin apparaît dès 1793-94 la concrétisation de la fraternité qui sera au XIXe siècle le troisième terme de la devise républicaine, avec le Grand Livre de la bienfaisance nationale, ancêtre de la Sécurité Sociale pour tous de 1946. À défaut d’appliquer cette mesure, les pratiques de charité chrétienne de l’Ancien Régime étant insuffisantes, le secours social s’organise spontanément à travers les associations syndicales de salariés pour l’entraide et la revendication qui apparaissent dans les villes après 1830. Si, précédée par des révoltes contre les impôts et contre les droits féodaux, nombreuses mais qui ne se fédèrent jamais aux XVIIe-XVIIIe siècles, la Révolution comme soulèvement de masse dans presque tout l’hexagone contre les autorités politiques et sociales en place est une autre spécificité française, elle n’a pas tout réglé. La République égalitaire nulle part établie en Europe, même pas en Angleterre ni en Hollande, ne règne que moins de trois ans, en 1792-94. Longtemps après 1815 et la chute de la dictature impériale déjà favorable aux riches, les pouvoirs demeurent en fait détenus par la bourgeoisie propriétaire de l’industrie en développement, de la banque et même de terres, fréquemment alliée localement à l’ancienne aristocratie foncière. La loi est donc un enjeu, soit afin de consolider la richesse en place et son influence, soit pour améliorer la condition des travailleurs. Et se déploie une lutte de classes ouvertement affirmée, qui donne également une identité particulière à la France. D’autant qu’une suite d’intellectuels prestigieux, surtout d’écrivains du Romantisme et du Naturalisme, se rapproche des milieux populaires auxquels ils donnent dignité et grandeur à travers des héros de roman, en même temps que certains développent la description sociale critique ou la satire ou même la réflexion politique, depuis le Roman de Renard au XIIIe siècle et Rabelais jusqu’à Aragon et Roger Vailland, en passant par les philosophes du XVIIIe siècle, tandis que Rousseau théorise la démocratie dans un livre (1762) lu dans le monde entier, et que Michelet accorde enfin leur place aux paysans et aux compagnons des métiers dans le récit historique national.

Témoignent de l’âpreté du combat social et politique, ce qui ne se retrouve pas dans les pays voisins sauf l’Espagne mais avec des formes différentes, les douze constitutions et textes constitutionnels successifs de 1791 à 1958, les quatre révolutions des XVIIIe-XIXe siècles sans compter les vagues de grèves de 1936, 1947, 1995 et le choc de 1968. Car en face du mouvement populaire, la bourgeoisie qui a l’argent, influente par là sur la culture et l’information et maîtrisant l’emploi et le crédit, sait s’organiser, malgré ses divisions entre conservateurs, nationalistes plus que patriotes, et modernistes du libre-échange et de la technocratie. Elle parvient à étouffer la protestation des divers dominés en utilisant tour à tour l’unanimité nationale en 1851 ou en 1914, la répression violente contre l’émeute, la grève, ou contre le soulèvement avec l’écrasement de la Commune en 1871 ou lors du régime de Vichy qui impose l’ordre allemand. Des affairistes aidés par des militaires trouvent, à partir de la conquête de l’Algérie en 1830, dans l’édification à la fin du XIXe siècle d’un empire colonial d’étendue mondiale, un moyen d’intégrer une partie des protestataires sociaux dans une idéologie missionnaire qui flatte l’orgueil national. Cependant, arrive à se constituer une structure syndicale combative et relativement nombreuse avec la CGT en 1895 et un parti politique remettant en cause en théorie le système capitaliste, la SFIO en 1905. L’enlisement de ces organes dans l’acceptation de la Première Guerre mondiale qui se révèle être un massacre sans précédent, aboutit à la formation d’un mouvement révolutionnaire actif quoique minoritaire, avec son parti propre, le Parti communiste (1920) de recrutement surtout ouvrier et son syndicat la CGTU (1921). C’est encore là une originalité française, d’autant qu’après avoir abandonné la thématique de la nation discréditée par l’épreuve de la guerre, cette orientation reprend force à partir de 1934 et le Front populaire, en revenant à l’idée de défense de la souveraineté nationale incarnée dans la démocratie, devant, en particulier, le danger nazi. La bataille de la Résistance contre l’occupant, plus populaire que bourgeoise, confirme ensuite cette orientation.

 

Au XXIe siècle une nouvelle révolution technique, l’élargissement des marchés à l’échelle du monde, la déréglementation libérale et le poids prépondérant de la finance internationale, tendent à effacer nation et acquis sociaux dans un nivellement général par le bas, ce qui rend à nouveau d’actualité l’État national dans un cadre de démocratie élargie, avec une société transformée sous la pression de la concentration financière par la salarisation majoritaire, la montée des employés, des cadres techniques et administratifs, par l’effacement relatif des actifs agricoles majoritaires sous l’Ancien Régime et nombreux jusqu’à 1945, et par l’apport de populations venues des anciennes colonies.  

 

*Guy Lemarchand est historien. Il est professeur émérite d’histoire moderne à l’université de Rouen.

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