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Protectionnisme ou protections solidaires internationalistes ?, Yves Dimicoli

 

L'exacerbation de la crise systémique depuis 2008 oblige à repenser l'organisation de la production et des échanges mondiaux en cherchant à dépasser le cadre conceptuel traditionnel de l'opposition entre libre-échangisme et protectionnisme. Il s'agit d'aller vers une nouvelle civilisation de partages qui soit celle de toute l'humanité.

 

Par Yves Dimicoli*

Le libre-échangisme est une doctrine dominante dans les organisations internationales (Orga­ni­­sation mondiale du commerce, Fonds monétaire international, Commission européenne…), qui postule qu’en levant tout obstacle aux échanges internationaux, les gains économiques sont toujours supérieurs aux pertes qu’ils peuvent engendrer. Il permettrait d’avancer vers une spécialisation internationale du travail susceptible de maximiser les gains nets pour toute l’humanité, chaque pays se spécialisant dans les activités où il détiendrait un « avantage comparatif » suivant la thèse de l’économiste libéral britannique David Ricardo.

Le protectionnisme postule, lui, la nécessité d’un interventionnisme d’État ou de groupe d’États, par des protections spécifiques pour défendre des intérêts économiques nationaux ou zonaux mis à mal par la concurrence étrangère. Les protections mises en place visent donc explicitement à contenir les échanges de façon unilatérale via des contingentements ou des interdictions d’importations, des droits de douane, des taxes à l’importation. Elles peuvent prendre aussi la forme de normes ou de licences, d’aides ou de subventions aux exportations, ou encore de contrôle des mouvements de capitaux.

 

Les Effets du libre-échangisme et du protectionisme

En réalité, libre-échangisme et protectionnisme ont marché de pair. Depuis la fin des années 1970 particulièrement, ils ont favorisé l’utilisation perverse de la révolution informationnelle par les multinationales avec, au bout du compte, l’explosion du chômage : selon l’Organisation internationale du travail (OIT), il devrait y avoir 206 millions de chômeurs en 2014, soit 24 millions de plus qu’en 2007. Et, toutes choses égales par ailleurs, on atteindrait 215 millions de chômeurs en 2018 !

 

Cela fait aussi le jeu des grandes puissances dont, au premier titre, les États-Unis. Le président Obama ne vient-il pas encore d’accuser les Européens de « protectionnisme » car ils refusent la domination, légitime selon lui, des géants états-uniens sur le Net. De même, l’invocation de normes sociales ou, surtout, écologiques par les pays de l’OCDE, pour dominer les échanges avec les pays émergents, malgré la localisation massive, là-bas, des multinationales occidentales pour y jouir de coûts salariaux faibles, vise plus la protection de profits dans les pays riches que la défense des intérêts sociaux et environnementaux de leurs populations salariées, même si elles s’en revendiquent volontiers.

 

Cela a contribué à déprimer gravement la croissance réelle et à freiner l’essor du commerce mondial lui-même. S’il a crû en volume de 5 % par an en moyenne de 2000 à 2005, ce taux tombe à 3,5 % de 2005 à 2011 et à 3 % de 2011 à 2013 (données de l’OMC). Simultanément, le multilatéralisme si inéquitable des règles de l’OMC a laissé progressivement la place à des accords bilatéraux très déséquilibrés, sous l’impulsion unilatérale des États-Unis.

 

Le tout a abouti à l’échec sévère de la conférence de l’OMC à Doha qui indique combien, en réalité, libre-échangisme et protectionnisme doi­vent être dépassés face aux défis des révolutions en cours : la révolution technologique informationnelle, la révolution écologique et la révolution monétaire (décrochement des monnaies par rapport à l’or).

 

Les défis de la révolution informationnelle

Nous nous en tiendrons ici aux seuls défis de la révolution informationnelle et aux antagonismes qu’engendre son utilisation par les multinationales pour maximiser le rendement offert à leurs actionnaires de contrôle.

C’est, d’abord, la tendance à l’insuffisance grandissante des débouchés mondiaux. En effet, les importantes économies de travail des technologies numériques rendent nécessaires et possibles de fortes réductions du temps de travail et l’accès de chacune et chacun, le long de sa vie, au savoir, aux compétences, à la culture avec la formation. Mais ces potentiels de productivité nouvelle sont utilisés par les multinationales pour supprimer massivement des emplois et diminuer les coûts salariaux, afin d’enrichir les actionnaires. Cela pèse gravement sur la demande mondiale, accentuant la concurrence coupe-gorge pour se l’approprier.

C’est, aussi, l’inflation accélérée des marchés financiers. Avec la révolution informationnelle, les informations (recherche-développement, qualification des salariés, données et accès aux données…) deviennent décisives pour la création de richesses. Mais leurs coûts de production (coûts informationnels) augmentent fortement, obligeant à les partager. Ceci est possible car, à la différence d’une machine-outil qui ne peut être qu’à un seul endroit à la fois, une information (comme le résultat d’une recherche) peut, elle, être partagée de partout. Donc, plus on développerait la capacité de chaque individu à utiliser toutes les informations, en lui permettant de bien se former et de disposer d’équipements efficaces, et plus on pourrait partager les coûts informationnels sur une échelle élargie. Ainsi, on soutiendrait la demande mondiale, tout en diminuant les coûts de production grâce au développement de toutes les capacités humaines avec les investissements efficaces nécessaires. C’est dire s’il faut aussi promouvoir tous les services publics.

Mais les multinationales, pour domi­ner dans la guerre économique, cherchent à récupérer ces partages en constituant de vastes réseaux de domination, poussant de partout les privatisations. D’où l’explosion des fusions et acquisitions qui font s’envoler le coût du capital en mobilisant des ressources colossales sur les marchés financiers. Leur hyperinflation s’accompagnant du risque rémanent de leur effondrement, les banques cen­trales y injectent d’énormes liquidités. Il faudrait, au contraire, que toute cette monnaie créée serve à développer les capacités humaines, à protéger la planète et à dégonfler le capital financier suraccumulé.

 

Face à ces ravages, montent les illusions de la démondialisation et du protectionnisme, lequel, dans les années 1930, n’a pas empêché l’accentuation des difficultés systémiques, au contraire. C’est pourtant une socialisation du monde entier que font avancer les multinationales en déplo­yant ainsi leur chaîne de valeur, mais sur une base privée et qui, pour maximiser les profits, met en concurrence tous les salariés. Cela a développé une interdépendance croissante entre les systèmes productifs nationaux, mais de façon non solidaire, inégale et dominatrice.

 

Le projet de traité transatlantique (TAFTA) veut aller plus loin, renforçant les prérogatives des multinationales contre les souverainetés nationales, pour consolider la domination nord-américaine sur le monde, l’hégémonie allemande sur l’Europe et faire plier les grands émergents.

 

S’émanciper de la mondialisation du capitalisme et du libéralisme

Au lieu de cela, nous voulons réorienter l’Europe et l’euro pour les refonder et se rapprocher des initiatives les plus hardies des pays émergents (ALBA, Mercosur, Banque du sud et « SUCRE » en Amérique latine, Banque de développement et Fonds commun de réserves de change des BRICS…), pour faire prévaloir de nouvelles règles communes face aux néo-impérialismes, aux multinationales et aux marchés financiers. Il faut chercher à s’émanciper de la mondialisation du capitalisme et du libéralisme pour favoriser les souverainetés nationales, qu’il faut démocratiser profondément, mais aussi pour impulser des coopérations internationalistes, zonales et mondiales entre toutes les nations. Cela exige de mettre en cause les règles de l’OMC pour d’autres règles de coopération, de partage, de réciprocité et de protection légitime contre les dumpings sociaux et écologiques. C’est ce que posent avec force les défis concernant le climat, la biodiversité, l’exploitation du fond des océans et de l’espace, ou encore les besoins de coopération des services publics jusqu’à l’institution de biens publics (eau, alimentation, culture…). D’où le besoin de nouvelles entreprises publiques coopérantes et d’une monnaie commune mondiale alternative au dollar.

 

Promouvoir des normes sociales et environnementales

Mais c’est ce que posent aussi avec force les délocalisations. Aujourd’hui, ce sont les investissements à l’étranger qui détruisent l’emploi, plus que les échanges commerciaux en eux-mêmes. Les filiales des multinationales utilisent la liberté de circulation des revenus financiers et des services pour délocaliser leurs profits au détriment des travailleurs des différents pays. On ne saurait se contenter d’introduire des clauses sociales ou environnementales dans les seuls échanges de marchandises, d’autant que cela risque de pénaliser le Sud où sont localisées des filiales de multinationales du Nord. Il s’agirait plutôt de développer une politique de promotion de normes sociales et environnementales hardies avec tous nos partenaires, appuyée sur un nouveau crédit aux investissements porteurs de meilleurs salaires, d’emplois sup­plé­mentaires, de formation accrue chez chacun. Son taux d’intérêt serait d’autant plus abaissé, jusqu’à 0 %, que les normes seraient mieux respectées. Par contre, les autres investissements à l’étranger seraient pénalisés, avec des taux d’intérêt dissuasifs contre les délocalisations assortis de droits de veto et de contre-proposition des salariés. La bonification de ces crédits pourrait être financée notamment par le produit de taxes sur les marchandises échangées non-conformes aux normes et sur les transactions financières (voir l’article de Frédéric Boccara, « Protectionnisme : mais protéger quoi ? et qui ? », Économie et politique (654-655) janvier-février 2009).

Ce pourrait être là l’une des missions de pôles publics bancaires. On irait ainsi vers une mise à niveau de chaque pays avec la conquête de pouvoirs des salariés et des populations sur les choix des filiales des multinationales. Cela ne s’opposerait pas aux échanges internationaux en soi. Ce ne serait pas discriminatoire et on pourrait avancer à partir de la France et de l’Europe, avec la BCE réorientée à cet effet, sans attendre d’autres règles à l’échelle mondiale. 

 

*Yves Dimicoli est membre du Comité exécutif national du PCF. Il est responsable du secteur Économie du Conseil national du PCF.

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