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Quand Jaurès ouvrait la boîte noire de « l’intérêt national », Igor Martinache

 

L’intérêt national n’est pas homogène. Une mesure protectionniste peut ne profiter qu’aux spéculateurs et aux propriétaires fonciers.

 

Par Igor Martinache*

Libre-échange ou protectionnisme ? Telle est l’alternative binaire qui structure encore bien souvent les débats concernant le commerce international. Se réclamant de David Ricardo, économiste (et financier…) anglais du XIXe siècle, certains avancent ainsi que le premier serait un jeu où tous sortiraient gagnants, grâce à la division du travail planétaire. Attentifs aux précédents historiques, leurs opposants pointent au contraire le poids des rapports de forces et la nécessité d’un protectionnisme « éducateur » selon la formule de Friedrich List pour éviter que les secteurs stratégiques, comme l’industrie, ne soient étouffés dans l’œuf.

Cependant, les uns comme les autres tombent dans le même écueil, qui est celui de postuler l’existence d’un « intérêt national » homogène. Ce que Jean Jaurès avait en son temps su éviter avec profit. D’où l’intérêt de l’écouter à nouveau aujourd’hui. Lorsque le futur fondateur de L’Humanité est élu pour la première fois à la Chambre en 1885, le monde connaît une accélération sans précédent des circulations internationales de capitaux, de marchandises et de personnes, à bien des égards comparable à celle d’aujourd’hui. Une « première mondialisation » qui se referme évidemment brutalement avec l’éclatement de la Première Guerre mondiale, et qui n’empêche surtout pas la « Grande Dépression » des années 1873 à 1896 et les tentations protectionnistes que celle-ci alimente.

 

Les droits de douane sur l’importation des céréales

Le parlement français examine ainsi en 1887 une proposition de loi visant à instaurer des droits de douane sur les importations de plusieurs céréales. C’est à ce moment que Jaurès intervient pour demander l’ajournement du projet, afin de prendre le temps d’étudier d’autres mesures complémentaires. Affirmant qu’il « peut être bon à certaines heures de déroger aux principes du libre-échange », l’élu de Carmaux, qui appuie son argumentaire sur les propres statistiques du ministère de l’Agriculture, met cependant l’accent sur les effets redistributifs de la mesure parmi la population hexagonale. Celle-ci va en effet entraîner une hausse des prix intérieurs dont les ouvriers urbains seront les premières victimes, et qui n’est à ses yeux acceptable que si elle bénéficie en retour aux travailleurs de la terre – fermiers, métayers et ouvriers agricoles – et non aux propriétaires fonciers comme cela risque d’être le cas si les choses restent en état. Rapport de forces oblige, son amendement est rejeté, mais son discours marque les esprits. En février 1894, revenu à la Chambre sous les couleurs socialistes, Jaurès défend un nouvel amendement après que le fameux Jules Méline a proposé un nouveau relèvement des droits de douane céréaliers. Cette fois, Jaurès esquisse carrément un contre-projet consistant à réserver à l’État un monopole sur l’importation des blés et farines pour les revendre ensuite à la population à un prix qui serait voté chaque année par le parlement. Si son texte est de nouveau rejeté, il lui permet de démontrer que les véritables bénéficiaires de la mesure à laquelle il s’oppose sont les propriétaires fonciers et les spéculateurs, et non « la nation » dans son ensemble. Jaurès intervient une dernière fois sur ce thème à la tribune en juin et juillet 1897 et renvoie alors dos-à-dos « la protection qui ne peut guère profiter aujourd’hui qu’à la minorité de grands possédants, et le libre-échange, qui est la forme internationale de l’anarchie économique ». Une fois encore, il s’applique à mettre en lumière les véritables gagnants et perdants des politiques adoptées jusque-là, et à expliquer que la politique commerciale ne peut être pensée indépendamment d’une politique économique plus large, intégrant notamment les dimensions fiscales, monétaire et salariale. Autant de leçons que les décideurs actuels seraient bien inspirés de réécouter…  

 

*Igor Martinache est politiste. Il est professeur agrégé de sciences économiques et sociales.

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