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Libre-échange et protectionnisme au regard de l’expérience historique, Pierre Saly

 

Le développement du commerce international a joué un rôle décisif dans les mutations du capitalisme. Un constat qui invite à remettre libre-échange et protectionnisme à leur juste place : celle d'outils potentiels de subversion de la logique capitaliste.

 

Par Pierre Saly*

Quand Karl Marx écrivait dans le Manifeste du Parti communiste (1848) que « par l’exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmo­polite à la production et à la consommation de tous les pays », il mettait en évidence le fait qu’au milieu du XIXe siècle les marchandises circulaient entre leurs régions de production et les lieux de leur consommation sur de bien plus grandes distances que par le passé. Sans doute les échanges à grand rayon d’action avaient-ils toujours existé. Dès la préhistoire et la protohistoire on a pu identifier des « routes de l’ambre » qui mettaient en contact des régions éloignées. Le commerce de foires de Champagne au Moyen-Âge prospérait sur la base des échanges entre les Flandres et l’Italie. La « route de la soie » a établi pendant des millénaires un lien entre l’Europe et l’Extrême-Orient. La volonté de développer le commerce des épices a été une cause essentielle des « Grandes découvertes » des XVe et XVIe siècles. Mais ce commerce à longue distance ne concernait que des produits à grande valeur marchande, marginaux dans la masse des consommations. L’essentiel, et de très loin, des richesses, surtout agricoles et alimentaires, étaient produites et consommées sur place. Le souci principal des pouvoirs publics était de veiller à ce que le commerce des grains ne conduise pas à affamer des régions entières en les dépossédant de leurs ressources alimentaires de base. D’où des mesures strictes de contrôle des échanges intérieurs et à plus forte raison internationaux.

 

Le commerce international

D’importance limitée à l’échelle macroéconomique, les échanges à grand rayon d’action avaient néanmoins introduit dans le fonctionnement des économies des facteurs innovants. Les bénéfices de ce commerce engendraient, pour les entrepreneurs qui en avaient le contrôle, des surplus de richesses que l’économie « stationnaire » était bien incapable de générer. Ils ont été, comme le soulignait également Marx, un des facteurs de « l’accumulation primitive du capital » qui a permis la première révolution industrielle et par là l’essor du mode de production capitaliste. De plus en plus ce commerce international s’est orienté vers les échanges de pondéreux, matières premières, charbon, minerais puis pétrole et toute la gamme des produits fabriqués dont l’Europe inondait le reste du monde.

Ce commerce international fut surtout l’un des facteurs, mais pas le seul, de la transformation du capitalisme commercial puis industriel en capitalisme financier. Derrière l’échange des marchandises se profilaient l’accumulation, la mise en valeur et la circulation (entre pays comme dans les rouages de l’économie) des capitaux amassés. Pour l’essentiel c’est sur le terrain du financement de ce commerce qu’est née la banque moderne (dès le XVIe siècle en Europe du nord), puis que, progressivement, elle a étendu le champ de ses activités. Et c’est à partir de lui que l’exportation des capitaux ou plus exactement l’internationalisation de la constitution et de la mise en valeurs des masses de capitaux est devenue un facteur économique décisif.

Ce commerce international et les activités financières liées ont profondément bouleversé la situation des populations sur la planète entière. Au-delà du contact des cultures et des technologies, qui s’est souvent réduit à la dévalorisation des peuples dominés et au pillage des régions concernées, les effets furent ravageurs sur l’exploitation de la force de travail des pays soumis à ces échanges : commerce des esclaves, anéantissement de larges masses de la population autochtone des Amérique, ruine du tissage traditionnel de l’Inde, brutale éviction des cultures vivrières au profit des cultures d’exportation, esclavage minier ou forestier des populations locales sans parler de l’anéantissement de secteurs entiers des économies européennes, frappées par une concurrence non maîtrisée, par exemple celui de l’agriculture anglaise.

 

Entre excès de protection et excès de libéralisme

Face à ces situations, les pouvoirs publics des pays capitalistes avancés, prédateurs des économies traditionnelles du reste du monde, ont eu des attitudes variables, entre excès de protection et excès de libéralisme économique. À l’époque des « anciens régimes » coexistèrent deux attitudes. D’une part une volonté (appelée mercantilisme) de se réserver les bénéfices de ce commerce, prolongé par une volonté industrialisante afin de garder pour soi l’essentiel de la valeur ajoutée produite grâce à l’utilisation de techniques modernes (ce qu’on appelle en France le colbertisme). D’autre part une prise de conscience croissante des « bienfaits de la concurrence » (réels en matière de croissance économique) : le « laisser-faire, laissez-passer », cher aux Physiocrates, tendait à la fin du XVIIIe siècle à s’étendre de l’économie « nationale » (en cours de constitution) à l’économie internationale. Plus en avance dans son évolution capitaliste, la Grande-Bretagne a été la première et la plus constante pour faire adopter, y compris par la force, ce qu’on prenait l’habitude d’appeler le « libre-échange ». Il s’opposait au « protectionnisme », ramené à l’édification de « barrières douanières » autour de l’économie nationale, c’est-à-dire de droits de douane généralisés pour que les produits importables ne puissent pas être concurrentiels par rapport aux produits nationaux.                        

Ces évolutions ne se firent pas sans hésitation. Ainsi la France, après une période de protection douanière intense, expérimenta timidement à partir de 1860 un abaissement généralisé des barrières douanières dans ses échanges avec la Grande-Bretagne, dans un contexte de très vive croissance économique. Mais dès les années 1880, dans la période de langueur économique généralisée qu’on a appelée la « Grande Dépression » (1873-1896), ces avancées libre-échangistes furent révoquées. À l’exception de la Grande-Bretagne, les autres grands pays capitalistes firent de même, en particulier l’Allemagne et les États-Unis. La période de l’entre-deux-guerres fut si brève et si perturbée que, malgré la montée en puissance des projets libres-échangiste, en particulier entre la France et l’Allemagne dans les régions rhénanes du fer et du charbon, l’orientation protectionniste globale ne fut pas abandonnée.

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, le bilan de « l’internationalisation des forces productives » restait encore limité.

Dans les pays soumis à la domination de l’impérialisme occidental des pans entiers des économies traditionnelles étaient en ruines, mais la plus grande partie des populations restait pour l’essentiel hors de l’emprise du capitalisme occidental. En revanche, les ressources naturelles de ces pays, telles qu’alors connues et utilisées, étaient pratiquement sous le contrôle des impérialismes, d’ailleurs rivaux.

Dans les pays industriels avancés, à la faveur de la croissance économique et donc des surplus de valeur créés par l’industrialisation, la classe ouvrière et l’ensemble du peuple avaient obtenu de larges droits sociaux, au prix de grandes batailles politiques et sociales. Dans leur dénonciation du capitalisme et de l’impérialisme, beaucoup de marxistes tendaient à penser que la classe ouvrière n’avait obtenu que des « miettes ». Mais ces miettes étaient fort significatives, même s’il est largement exagéré de dire que ces miettes avaient l’exploitation impérialiste pour principale origine. L’essentiel de ces avantages provenait en réalité de la croissance économique interne.

 

Des mutations fondamentales

Le pillage des matières premières des pays dominés s’est étendu à une multitude d’autres produits et, pour les grands produits de base, en particulier le pétrole, a connu une explosion des volumes transportés. Les pays européens sont devenus dépendants des approvisionnements en provenance du reste du monde et donc des jeux d’influence des grandes entreprises capitalistes qui les contrôlent. Les intérêts financiers liés au commerce international se sont diversifiés et intégrés dans des alliances capitalistes internationales (même conflictuelles) qui font jeu égal avec les États quand elles ne les dominent pas. La notion de capitalisme national se dilue. Le réinvestissement des profits et du commerce international se faisait jadis dans les « métropoles ». Il tend aujourd’hui à s’étendre à la planète entière, générant à son tour des profits gigantesques.

Les pays jadis dominés ont conquis leur indépendance politique. Une bourgeoisie nationale s’est constituée à la fois soucieuse de défendre des occasions de profit pour son propre compte et de partager avec les superpuissances économiques issues de l’Occident un accès aux technologies de pointe et aux financements massifs. Naturellement, cette montée du capitalisme local a permis à certains pays des avancées décisives dans la voie de l’industrialisation et des autres modernisations, avec d’évidentes améliorations de la condition de vie d’une grande partie de la population. La capacité exportatrice de ces pays, parfois couplée avec de très importantes expansions de la production et de la consommation intérieure, est devenue un défi permanent aux agricultures et surtout aux industries des anciens pays industriels. Profitant de salaires et conditions sociales moins favorables que dans ces pays, les exportations des nouveaux pays industriels ont déjà anéanti des pans entiers des industries nationales et, dans un pays comme la France, contribué à réduire de plus d’un tiers l’emploi industriel. Dans le même temps, l’exploitation des richesses des pays moins développés a connu une extension énorme et le capitalisme prédateur a pénétré tous les replis des économies et subordonné et dévitalisé les secteurs traditionnels.

Les révolutions technologiques dans tous les domaines du transport des marchandises ont permis de gigantesques augmentations des quantités et tonnages transportés. La révolution informationnelle a encore décuplé les effets des autres révolutions en permettant une gestion optimale « en flux tendus » tant des marchandises qui circulent que des capitaux à la recherche du profit maximal. Mais en même temps, les innovations technologiques bouleversent en permanence les conditions de fonctionnement des marchés internationaux : qu’on songe par exemple aux énormes effets des mutations comme celle des forages off shore ou celle de l’exploitation des schistes bitumineux. Saurons-nous imposer une utilisation sociale et écologique des ressources de la planète ? C’est un enjeu majeur des évolutions en cours.

À l’intérieur de la sphère des pays industrialisés, anciens et nouveaux, une bataille idéologique intense a imposé l’idée de la fécondité du libre-échange généralisé. Tel a été le point de départ de la construction européenne et maintenant de son extension mondiale dont l’OMC, le FMI, la BCE sont les principaux agents d’exécution. Si, dans une phase de croissance capitaliste, les différentes internationalisations productives ont pu apporter un réel accroissement de bien-être pour les populations des pays concernés, comme en a témoigné l’élévation du niveau économique des pays de l’Europe du Sud par rapport à celle du Nord, l’entrée du capitalisme dans une phase séculaire de ralentissement économique a fait éclater sous nos yeux les mensonges d’une croissance européenne et mondiale pilotée par le seul moteur du profit maximum et de la spéculation reine. Au terme d’un demi-siècle « d’ ouverture » des économies des anciens pays industrialisés, des évidences s’imposent. Les échanges internationaux sont devenus un facteur décisif de la croissance économique, améliorant souvent le niveau de vie des populations de ces pays tout en générant des effets contrastés mais globalement récessifs sur l’emploi, en particulier industriel, et, à terme, compromettant la croissance ou la réduisant à une fuite en avant prédatrice et anti-écologique. L’idée de renfermer un pays comme la France dans une forteresse douanière (éventuellement complétée par un retour à l’isolationnisme monétaire) est absolument impraticable, et donc démagogique, tant l’économie est intégrée dans un système mondial. Mais l’idée qu’il n’y a rien à faire pour protéger l’emploi et le niveau de vie des populations durement touchées par la mondialisation est une autre injonction mensongère car l’expérience historique établit que des luttes économiques et sociales, et donc politiques, ont pu se mener dans des périodes de protection comme des périodes de libre-échange, avec de réels succès.

La mondialisation ne saurait être perçue comme une simple stratégie idéologique du capitalisme destinée à organiser l’asservissement des peuples. Elle est, dans les conditions du capitalisme mondialisé et financiarisé de notre temps, l’expression de processus objectifs, ceux de l’internationalisation des forces productives. Il ne sert de rien de se contenter de dénoncer ce qui est inscrit dans la nature des choses, c’est-à-dire de l’évolution même du capitalisme. Mais il revient aux peuples de combattre sur le terrain la mise de cette mondialisation au service de la spéculation et du détournement des richesses au profit d’un petit nombre. Libre-échange et protectionnisme ne sont pas bons ni mauvais en soi, ils sont des outils utilisables dans diverses conditions pour mettre en échec la tentative totalitaire de subordonner les peuples et leurs intérêts véritables à la toute-puissance capitaliste.

 

*Pierre Saly, est historien. Il est maître de conférences honoraire en histoire contemporaine à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

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