La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Régionalismes et indépendantismes, Gaël de Santis

Régionalismes et indépendantismes
 
Écosse, Catalogne, Flandre… les mouvements régionalistes fleurissent, au risque d’un morcellement de l’espace politique européen. Ils se nourrissent de l’identité culturelle de leur région. Mais s’ils prennent de l’essor, c’est aussi que les citoyens de ces zones s’en saisissent pour faire entendre d’autres revendications, non identitaires.
 
Par Gaël de Santis*
 
La Ligue du Nord
Le régionalisme le plus surprenant est celui de la Ligue du Nord. Ce mouvement italien naît à la fin des années 1980, au milieu d’une crise : le modèle clientéliste démocrate-chrétien est à bout de souffle. Le communisme ne joue plus le rôle de repoussoir lui assurant une domination politique et la crise de la dette empêche de financer l’embauche massive d’affidés. La Ligue du Nord s’insère alors dans le jeu politique en réclamant l’indépendance du nord du pays. Contre « Rome la voleuse », qui par sa bureaucratie engloutit l’argent des recettes fiscales en provenance du Nord industrieux. Contre les Terroni, les « bouseux » du sud de l’Italie, qui viennent au nord chercher du travail.
En promettant de mettre fin à la solidarité nationale avec le sud de l’Italie, plus pauvre, la Ligue du Nord s’est implantée dans une partie du patronat, mais aussi des franges non négligeables du salariat qui ont succombé à ses sirènes. Ce séparatisme ne s’appuie pas sur une identité culturelle régionale spécifique, ce qui en fait un OVNI en Europe. Jamais ces régions n’ont été unifiées politiquement au Moyen-Âge dans une même entité politique. D’ailleurs, la Ligue du Nord ne s’est pas trompée : elle est elle-même très décentralisée, étant elle-même une coalition de « ligues nationales » : lombarde, vénitienne, etc. On assiste à un séparatisme sans fond culturel : il repose sur un égoïsme social, le refus de financer la solidarité nationale. Si bien que l’aspiration à l’indépendance s’est amenuisée à mesure que « l’État-Providence » a été rogné dans la péninsule. La Ligue du Nord n’est plus maintenant que le fer de lance de la revendication d’une décentralisation de l’État italien.
 
Un nationalisme flamand
On trouve également des traces de séparatisme égoïste dans la politique conduite par la Nouvelle alliance flamande (NVA). En Belgique, la Voka, le patronat flamand nourrit la fibre nationaliste afin de détruire l’État social belge, encore l’un des plus résistants d’Europe. Ce séparatisme fonctionne d’autant mieux que la Flandre est aujourd’hui plus avantagée économiquement que la Wallonie, sapée par la désindustrialisation. Toutefois, il convient de noter que, contrairement à l’Italie, ce séparatisme s’appuie sur des différences culturelles existantes : deux langues cohabitent en Belgique. Par ailleurs, le mouvement flamand n’a pas toujours été égoïste. Quand c’était la bourgeoisie wallonne et francophone qui régnait sur une Flandre rurale et pauvre, cet autonomisme pouvait même revêtir une dimension émancipatrice.
 
Les régionalismes et séparatismes espagnols
En Espagne, dans deux régions, le pays Basque et la Catalogne, une partie de la population rêve d’indépendance. Là encore, on a affaire à des régions riches. Mais ces deux régions ont derrière elles une longue histoire. Une singularité linguistique marquée dans le cas basque, le fait d’avoir été un État pour la Catalogne. Ces régionalismes existent de longue date et une partie des populations de ces zones se sont saisies de cette carte pour lutter contre la dictature franquiste. Si l’autonomisme catalan a été majoritairement conservateur depuis le retour à la démocratie, en appliquant d’ailleurs avec zèle les politiques d’austérité ces dernières années, on observe récemment un indépendantisme populaire et progressiste issu de la crise, qui exige une participation populaire accrue.
 
L’indépendantisme écossais
Car toutes les aspirations régionalistes n’ont pas une tonalité néolibérale. La preuve par l’Écosse. Certes, le Parti nationaliste écossais peut arguer que le futur pays aura les moyens de son indépendance grâce aux revenus du pétrole de la mer du Nord. Mais ce n’est pas là le vecteur qui a permis au « oui » à l’indépendance de recueillir 44,6 % des voix, lors du référendum du 18 septembre dernier. Le rejet des politiques néolibérales austéritaires du Parti conservateur au pouvoir à Londres, avec son lot de privatisations, de hausse des frais d’inscription à l’université, de remise en cause du système de santé a nourri le vote indépendantiste, le Parti nationaliste écossais négociant opportunément un virage à gauche sur les décombres du vote travailliste.
 
Une dynamique nourrie par l’agrandissement du marché unique
Qu’ils s’érigent ou non sur des identités régionales culturellement fortes, les indépendantismes sont légion aujourd’hui. Qu’est-ce qui donc les rend crédible par rapport à il y a vingt ans ? Les unités italienne et allemande ont été réalisées dans les années 1860 et 1870 pour mettre fin à la domination étrangère, mais aussi pour créer des unions douanières favorables au commerce. Aujourd’hui, c’est l’Union européenne qui, en bâtissant le marché unique, joue ce rôle, rendant moins utile de rester dans un pays. Une région peut quitter un État sans perdre les débouchés économiques qui font vivre ses entreprises. Un défi de taille pour la gauche, qui voit l’un des outils qu’elle a privilégié pour faire vivre la solidarité, l’État unifié, perdre de sa puissance.
 
*Gaël De Santis est journaliste  à l’Humanité.

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.