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Nation, une voie vers l’émancipation ?, Florian Gulli et Stève Bessac

Tout semble aujourd'hui rattacher notre quotidien à l'espace monde. Que reste-il, à ce nouvel âge, de la Nation ? Discutée à gauche, appropriée par l'extrême droite, la Nation est au cœur des contradictions du capitalisme contemporain. Pour le PCF, la Nation, débarrassée de ses oripeaux identitaires, reste un des fondements de la souveraineté populaire, indispensable à la mise en mouvement de nos sociétés.

 

Présentation

 

Quelle conception communiste de la Nation aujourd’hui ?

 

Par Florian Gulli et Stève Bessac*

 

La « nation » est devenue un mot passe-partout dans le champ politique, utilisée davantage par ses fossoyeurs que par ses avocats. Ce dossier est l’occasion de préciser l’idée que nous nous en faisons. D’emblée, affirmons-le : notre position est unique sur l’échiquier politique, à l’opposé de deux autres conceptions de la nation.

 

Différentes visions de la nation

La première considère que la nation est devenue obsolète à l’heure de la mondialisation. L’époque serait au dépassement des nations, par le haut et par le bas. La nation devrait se diluer dans des entités supranationales, leur transférant toujours plus de pouvoirs. Dans le même temps, son unité devrait être dissoute en renforçant les pouvoirs régionaux au détriment du pouvoir central de l’État-Nation. Cette posture post-nationale est un mélange paradoxal de fatalisme et de volontarisme. L’histoire nous conduirait mécaniquement au-delà des nations. Mais il faudrait l’y aider malgré tout, à coup de traités européens corsetant les souverainetés. Ou à coup d’intimidations ! Ceux qui s’imaginent pouvoir échapper au cours de l’histoire se voient taxer de « nationalistes », de « frileux », d’ « europhobes », de « réactionnaires », etc. Bref, nous sommes sommés de désirer ce dépassement du national inscrit dans la mondialisation des échanges. Pourquoi ? Parce que la fin des nations nous préserverait de la guerre. C’est du moins l’antienne qu’on répète à l’envi. Néanmoins, si le fait de la pluralité des nations engendrait nécessairement des conflits, le monde serait une permanente guerre de tous contre tous. Ce qu’il n’est pas. Vouloir de nouvelles relations internationales est une chose, supprimer les nations en est une autre.

 

Face aux partisans de la mondialisation heureuse, le nationalisme. La nation comme l’ultime rempart contre les dégâts du « mondialisme ». Ce nationalisme « ethnicise » la nation qui se définirait essentiellement par opposition à l’Islam – mot valise désignant pêle-mêle les musulmans, les immigrés, les Arabes, etc. L’affirmation nationale passe alors par la mise sous tension permanente de cette religion dont on pointe l’étrangeté et le danger. Pas un jour ne se passe sans qu’on la montre du doigt : prière de rue, voile, viande halal, terrorisme, burqa, etc. L’ethnicisation de la nation fait feu de tout bois et détourne des principes qui nous sont chers comme la laïcité.

Une vision communiste, internationaliste, laïque et démocratique

Les communistes ne peuvent se reconnaître dans aucune des conceptions précédentes pour au moins trois raisons. D’abord, les communistes sont internationalistes. De cet internationalisme authentique qui ne nie pas la nation, mais la pense dans sa relation aux autres. Non pas donc, comme l’écrivait Georges Politzer en 1939, « celui des émigrés de Coblentz, l’internationalisme des ennemis du peuple, des trusts, de ceux qui font passer leurs privilèges de classe avant les intérêts de la nation ». Non pas donc aujourd’hui, celui des entreprises qui délocalisent, des exilés fiscaux, etc. L’internationalisme des communistes est le refus de la concurrence entre les salariés des différentes nations. Concurrence qui est la loi même du système capitaliste, et qu’un premier ministre français, « socialiste » de surcroît, assume dorénavant de façon décomplexée. « La France, explique-t-il lors d’un voyage en Chine, est compétitive, c’est l’OCDE qui le dit. La protection de l’emploi est plus élevée en Allemagne qu’en France ». Ce qu’on présente ici sans scrupule comme une chance, c’est la fragilisation de nos salariés et la mise en concurrence des ouvriers français et allemands. Quelle autre réponse peut-il y avoir qu’internationaliste ? Sans solidarité d’action de part et d’autre de la frontière, il n’y aura que la « solidarité de défaite » (Manifeste de l’Association internationale des Travailleurs, 1864).

Ensuite, pour les communistes, la nation n’est pas affaire de religion ! Et il est même dangereux, du point de vue de la nation elle-même, d’essayer de la comprendre sous cet angle. C’est tout bonnement jouer avec le feu. Le nationalisme raciste est antinational car il exclut (notamment...) la population française de confession musulmane du corps de la nation. L’histoire ne se répète pas, mais c’est, mutatis mutandis, la critique que Georges Politzer adressait au national-socialisme à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Il ne lui reprochait pas de magnifier la nation ; il lui reprochait d’être le fossoyeur des nations, des nations européennes dont il foulait au pied la souveraineté, de la nation allemande elle-même qu’il voulait « sauver » mais en commençant par la purger de tous les indésirables prétendument « anti-allemands » (juifs, socialistes, communistes, etc.), soit plusieurs millions de citoyens. Sans faire de raccourcis historiques, sans identifier des périodes foncièrement différentes, on peut voir aujourd’hui une même logique à l’œuvre : un discours censément national qui refuse la France telle qu’elle est advenue historiquement, une promotion de la nation qui introduit les germes d’une guerre civile « ethnico-religieuse ».

N’ayant pas de religion commune, les Français ne sauraient tirer la particularité de leur caractère d’aucune religion. Ce qui les définit, ce qui définit la France populaire, c’est une socialisation encore globalement uniforme sur le territoire, c’est une vie quotidienne soumise au même cadre juridique, façonnée par les mêmes institutions (notamment l’école), protégée par un certain nombre de droits sociaux collectifs, etc. En travaillant à la défense et à l’extension de ces grands cadres de la vie collective, les communistes font œuvre nationale.

Enfin, les communistes identifient nation et démocratie. Raison pour laquelle, par exemple, ils refusent le « fédéralisme européen » au motif que « fédéralisme n’est pas démocratie », mais abandon de souveraineté (Refonder l’Europe, numéro spécial de La Revue du Projet, page 8). Dépasser la nation, c’est en réalité chercher à contourner la démocratie qui n’existe substantiellement, jusqu’à preuve du contraire, que dans un cadre national. Les institutions démocratiques nationales sont néanmoins plus propices à l’intervention populaire que les institutions européennes. Absence d’initiative du parlement, prédominance des organismes non-élus (dont le Conseil), traités imposant la mise en œuvre de politiques néolibérales, etc. : autant de dispositifs européens visant à museler les aspirations venues d’en bas. Mais la démocratie, c’est aussi le mouvement populaire lui-même. Or ce mouvement a ses traditions d’action, ses multiples espaces publics de discussion, qui renvoient à l’histoire longue de chaque pays. Les luttes sociales se déploient dans un cadre national, les mouvements populaires ont leur particularité, ils s’appuie sur des ressources historiques propres, etc. Ce qui explique la difficulté des mobilisations internationales, pourtant nécessaires.

La souveraineté populaire, que les libéraux rêvent de réduire, les nationalistes l’ignorent purement et simplement. Quelle implication populaire proposent-ils ? Quelle démocratisation des institutions ? Quelle appropriation sociale de l’économie ? Ne pas poser ces questions c’est tenir pour négligeable les rapports de dominations internes à la nation. C’est entretenir l’illusion d’une communauté nationale sans division, illusion qui profite toujours aux plus forts, c’est-à-dire à ceux dont les capitaux ont tout intérêt à se soustraire à l’impôt national.

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