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L’école, la République et la religion Les premiers débats scolaires de la République française (1792-1793), Côme Simien

 

 

La liberté de conscience est parmi les tout premiers fondements de notre République. Les débats de l’époque portaient comme aujourd’hui sur le rôle de l’école pour la faire triompher.

 

Par Côme Simien*

 

La Ire République, fondée le 22 septembre 1792, n’est âgée que de deux petits mois lorsque son Assemblée nationale (la Convention) s’engage, à la fin du mois de novem­bre 1792, pour près d’un an, dans un vaste débat sur l’instruction publique, ses valeurs, ses principes organisateurs. Là, se mêlent les voix et les propositions de figures passées depuis au panthéon de l’éducation nationale, Joseph Lakanal, Gilbert Romme, l’abbé Grégoire, Pierre Daunou, Michel Lepeletier, ainsi que celles de dizaines d’autres députés oubliés par la mémoire républicaine. À dire vrai, la question n’est pas entièrement neuve. Mirabeau, Talleyrand ou encore Condorcet ont déjà produit, à cette date, leurs réflexions sur l’instruction publique. Jusqu’en novembre 1792, cependant, aucune de leurs idées n’a pu être débattue par la représentation nationale, faute de temps.

 

Le point de départ d’une histoire entièrement nouvelle

Comprendre la pensée des révolutionnaires en matière scolaire suppose de rappeler, au préalable, que les hommes qui ont fait la Révolution ont perçu cette dernière comme une rupture radicale dans l’ordre des temps, comme le point de départ d’une histoire entièrement nouvelle. Ce sentiment devait s’articuler à un formidable impératif pédagogique. Un monde nouveau, ne supposait-il pas, pour être viable, des hommes nouveaux ? Pour réussir leur grand œuvre, les révolutionnaires devaient donc trouver les moyens de défaire l’homme ancien (le sujet de jadis, corrompu par un passé avilissant, souillé par la macule du despotisme, du féodalisme et des préjugés) et de forger, dans le même temps, un homme neuf, le citoyen républicain, individu libre et égal en droits à tous les autres membres du corps civique. Il s’agissait en somme, pour reprendre les mots employés par les révolutionnaires, de « régénérer » la société.

L’idée de « régénération » plonge ses racines dans l’héritage philosophique des Lumières. Depuis le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes n’ont eu de cesse d’insister sur la toute-puissance du pouvoir pédagogique (« l’éducation peut tout », assure Helvétius en 1773) et sur la « perfectibilité » de l’homme (Rousseau). Or, si l’homme est perfectible et que l’éducation peut tout, alors il devient possible, par l’école, de transformer les individus afin, comme le dit le conventionnel Dupont, en 1793, de « former des hommes à la République ». Dans les écoles de la République, les écoliers devront donc apprendre, en même temps que les rudiments (lire, écrire, compter), leurs droits et leurs devoirs futurs, les gestes et les pratiques du « métier de citoyen ». Rien d’étonnant, dès lors, à ce que les révolutionnaires présentent à l’envi les écoles primaires comme la première dette souscrite par la Cité républicaine envers ses membres. Rien d’étonnant non plus à ce que la première véritable loi scolaire de la République française, la loi Bouquier du 29 frimaire an II (19 décembre 1793), établisse l’obligation et la gratuité scolaire. D’emblée, comme le rappelait Claude Nicolet, l’école s’impose donc tout à la fois comme le but et le moyen de la République. Le but au sens où l’école permet à tous d’être pleinement citoyen. Le moyen, parce que seuls des citoyens peuvent permettre à la République d’exister et de fonctionner. En somme, la République est condamnée, dès ses préludes, à être enseignante, ou à ne pas être.

 

Mettre chacun en pleine possession de toutes les facultés de son entendement

Pour remplir cette mission colossale l’école doit à la fois, selon les conventionnels, « éduquer » et « instruire ». « Éduquer », c’est-à-dire inspirer l’amour de la République et de la patrie révolutionnaire, façonner des comportements républicains et donc, in fine, inculquer aux enfants un habitus républicain, appelé à se substituer à l’habitus chrétien et royal de jadis. « Instruire », c’est-à-dire diffuser les lumières et apprendre aux écoliers à exercer leur raison. Entre ces deux impératifs, tous les révolutionnaires ne placent pas tout à fait la priorité au même endroit. Condorcet, par exemple se situe résolument du côté de « l’instruction », liant étroitement la question de la formation civique à celle de l’apprentissage d’un exercice libre de la raison. Selon lui, c’est l’école primaire qui doit permettre à tous les citoyens de « connaître leurs droits et leurs devoirs », afin qu’ils puissent « exercer les uns et remplir les autres, sans être obligés de recourir à une raison étrangère ». L’école doit donc d’abord mettre chacun en pleine possession de toutes les facultés de son entendement, seule voie d’accès vers l’établissement d’une liberté et d’une égalité véritables.

Dans ce premier débat scolaire républicain, une question se distingue par son omniprésence : celle de l’enseignement de la morale. Le sujet est investi d’une importance politique majeure. Dès 1791, Talleyrand voyait dans la morale le « rendez-vous commun » autour duquel tous les citoyens de la patrie révolutionnaire étaient appelés à se retrouver. De fait, la morale reste perçue, ensuite, par les républicains, comme le ferment par excellence de l’unité, voire de l’unanimité, du corps civique autour des valeurs du nouvel ordre des choses. Dans cette perspective, le contenu des enseignements se trouve bouleversé. À tout moment, les leçons reçues par les écoliers doivent être porteuses d’un savoir et d’une morale civiques : apprentissage de la lecture sur la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ou sur des recueils édifiants relatant les exploits extraordinaires accomplis par ceux des Français mus par un pur patriotisme ; participation des écoliers aux séances des sociétés populaires et aux fêtes civiques ; connaissance du nouveau système de mesure d’un monde révolutionné (calcul décimal, système métrique, calendrier républicain, etc.).

 

La place de la religion à l’école

Mais, au-delà, la question de l’enseignement de la morale devait surtout soulever le problème, épineux, de la place de la religion à l’école. Le sujet est inévitable pour des révolutionnaires qui, par l’instruction publique, entendent arracher l’homme à ses préjugés anciens et lui inculquer une morale digne des temps nouveaux. Au vrai, le sujet est d’autant plus incontournable que, depuis plusieurs siècles, les petites écoles étaient placées sous la coupe de l’Église, qui en avait fait un puissant instrument d’acculturation chrétienne du peuple. Et alors que les relations entre les révolutionnaires et l’Église se sont singulièrement dégradées depuis 1791, au point que les nombreux prêtres qui ont refusé de prêter serment sur la Constitution (les prêtres réfractaires) ont fini par être soupçonnés d’être autant d’agents en puissance du fanatisme contre-révolutionnaire, la question de la religion à l’école ne pouvait que devenir incontournable.

Par-delà des points de vue divergents (certains estiment, par exemple, qu’il faut interdire la fonction d’instituteur aux prêtres, quand d’autres ne sont pas favorables à une telle exclusion), une opinion, formalisée par Condorcet dès le printemps 1792, est très largement partagée par les républicains, à compter de l’automne de la même année : « n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux ». Bien sûr, ce rejet de la religion hors de l’école est sous-tendu par la volonté de protéger les enfants, cette « espérance de la patrie » révolutionnaire, du virus du fanatisme contre-révolutionnaire. Mais ces considérations idéologiques ne sont pas les seules à être avancées pour justifier une telle laïcisation de l’école. Celle-ci s’inscrit en effet au cœur des principes et des valeurs de l’État révolutionnaire. Pour Condorcet, admettre comme par le passé que l’école puisse servir de support privilégié à l’apprentissage d’une opinion religieuse reviendrait, ni plus ni moins, à nier le droit reconnu à chaque individu, par la constitution, de choisir librement son culte. Admettre, dans l’instruction publique, l’apprentissage d’une foi particulière reviendrait, dans les faits, à repousser des écoles les enfants d’une partie des citoyens, ceux qui ne partagent pas la foi enseignée par l’instituteur, et donc à détruire l’égalité entre les membres du corps civique, en donnant « à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions ».

Condorcet, comme la plupart des autres révolutionnaires qui s’expriment sur le sujet de l’instruction publique en 1792-1793, propose alors que « les principes de la morale enseignés dans les écoles et dans les instituts, [soient] ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes ». Ce faisant, le premier débat scolaire de la République marque l’aboutissement d’un mouvement d’autonomisation de la morale par rapport à la religion engagée depuis le milieu du siècle. Si Talleyrand, en 1791, avait déjà formulé une telle distinction, ce dernier, cependant, faisait encore de l’apprentissage de la religion l’un des tout premiers objets des écoles primaires. Un an plus tard, en revanche, les pères fondateurs de la République écartent résolument la foi religieuse de l’école, ne laissant plus subsister que l’enseignement d’une morale naturelle, qui se veut également civique et républicaine. Même un député comme Durand-Maillane, qui apparaît, en décembre 1792, comme l’un des chauds défenseurs des droits de la religion catholique à la Convention, se prononce en faveur d’une stricte distinction entre un enseignement civique, appuyé sur une « morale naturelle, politique et universelle », confié aux instituteurs des écoles primaires, et « l’éducation religieuse », confiée aux seuls prêtres, hors des écoles. À son image, de nombreux conventionnels, qui ne partagent pourtant pas nécessairement ses opinions politiques et religieuses, estiment que l’apprentissage de la foi doit relever de la seule sphère des opinions privées et de la liberté individuelle et non des décisions imposées par la puissance publique. Michel Lepeletier, dont le plan d’éducation nationale, l’un des plus radicaux de la décennie révolutionnaire, est proposé à l’Assemblée nationale par Robespierre en juillet 1793, estime ainsi que si la religion ne peut pas être enseignée par les instituteurs, les enfants pourront néanmoins se rendre librement au temple pour y apprendre les principes de leur culte respectif.

Qu’il nous soit permis de conclure ces quelques réflexions en empruntant les mots prononcés à la barre de la Convention nationale, en décembre 1792, par Jean-Henri Bancal. Leur étrange actualité nous rappelle que la liberté de conscience et la tolérance sont parmi les tout premiers fondements de notre République, au cœur de laquelle se trouve également l’école, qui a un rôle décisif à jouer pour les faire triompher : « Je ne pense pas que nous devions jeter, du haut de cette tribune, nos opinions sur la religion. Qui peut se vanter d’avoir trouvé la vérité sur ce sujet ? On dispute depuis le commencement du monde, et on dispute en vain. Nous n’avons pas été envoyés pour raisonner sur une autre vie, mais pour faire dans celle-ci tout le bien dont nous sommes capables. […] Donnons ici, les premiers, l’exemple du respect qui est dû à la liberté religieuse. Sans elle il n’y a point de paix à espérer parmi les hommes […] C’est à notre éducation élémentaire à opérer cette révolution. Qu’elle soit bonne, et les efforts du fanatisme seront impuissants pour faire couler encore le sang des Français ». 

 

*Côme Simien est historien. Agrégé,  il est doctorant à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand.

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