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Les Memento mori de Jean de Sponde, Frank Delorieux

Jean de Sponde est né en 1557 dans le pays basque. Élevé dans la religion réformée, il étudie la théologie protestante et apprend le grec qu’il maîtrise parfaitement. Il se prend de passion au cours de ses études pour l’œuvre d’Homère dont il donnera une édition commentée en 1583. Il écrit également des vers érotiques. Soutenu financièrement par Henri de Navarre, il s’inscrit à l’université de Bâle où il s’intéresse entre autres domaines à l’alchimie – ce qui lui vaudra les critiques de son professeur Théodore de Bèze. La lecture des Psaumes lui inspire en 1582 des Méditations sur les psaumes ainsi qu’un Essai de quelques poèmes chrétiens. L’année suivante, il se marie et aura trois enfants avec sa femme Anne. En 1589, il se rend à Paris où il est emprisonné. Henri de Navarre devenu le roi Henri IV le nomme lieutenant général de La Rochelle, poste qu’il quitte deux ans plus tard après avoir publié dans cette ville une traduction latine des Travaux et les jours d’Hésiode. En 1593, après la conversion du roi, il abjure sa foi protestante : il deviendra alors un paria dans les deux camps. L’année suivante son père est assassiné par des Ligueurs. Agrippa d’Aubigné, son grand ennemi depuis toujours, l’accuse de complot et d’adultère. Cette même année 1595, il meurt de pleurésie à Bordeaux. Sers œuvres poétiques, réunies sous le titre de Recueil de diverses poésies du feu Sieur de Sponde que d’autres non encore imprimés ne seront publiées que plusieurs années après sa mort. La haine qu’il suscita plongea longtemps ses travaux dans l’oubli. Mais la poésie de Sponde, amoureuse ou macabre, est particulièrement représentative dans ses thèmes (l’inconstance, les masques, la mort…) comme dans ses rythmes de la poésie baroque.

 

Franck Delorieux

 

Mais si faut-il mourir ! et la vie orgueilleuse

Qui brave de la mort, sentira ses fureurs,

Les Soleils hâleront ces journalières fleurs,

Et le temps crèvera ceste ampoule venteuse.

Ce beau flambeau qui lance une flamme fumeuse,

Sur le verd de la cire esteindra ses ardeurs ;

L’huile de ce Tableau ternira ses couleurs,

Et ces flots se rompront à la rive escumeuse.

J’ay veu ces clairs esclairs passer devant mes yeux,

Et le tonnerre encor qui gronde dans les Cieux.

Ou d’une ou d’autre part esclatera l’orage,

J’ay veu fondre la neige et ces torrents tarir,

Ces lyons rugissants, je les ay veus sans rage,

Vivez, hommes, vivez, mais si faut-il mourir.

*

Qui sont, qui sont ceux-là, dont le cœur idolâtre

Se jette aux pieds du Monde, et flatte ses honneurs ?

Et qui sont ces valets, et qui sont ces Seigneurs ?

Et ces âmes d’Ebene, et ces faces d’Albastre ?

Ces masques desguisez, dont la troupe folastre

S’amuse à caresser je ne sçay quels donneurs

De fumées de Court, et ces entrepreneurs

De vaincre encore le ciel qu’ils ne peuvent combattre ?

Qui sont ces loüvayeurs qui s’esloignent du Port ?

Hommagers à la Vie, et félons à la mort,

Dont l’estoille est leur Bien, le vent leur Fantaisie ?

Je vogue en mesme mer, et craindrois de périr

Si ce n’est que je sçay que ceste même vie

N’est rien que le fanal qui me guide au mourir.

*

Tout s’enfle contre moy, tout m’assaut, tout me tente,

Et le Monde, et la Chair, et l’Ange révolté,

Dont l’onde, dont l’effort, dont le charme inventé

Et m’abisme, Seigneur, et m’esbranle, et m’enchante.

Quelle nef, quel appuy, quelle oreille dormante,

Sans péril, sans tomber, et sans estre enchanté,

Me donras-tu ? ton Temple où vit ta Sainteté,

Ton invincible main, et ta voix si constante ?

Et quoy ? mon Dieu, je sens combattre maintesfois,

Encore avec ton Temple, et ta main, et ta voix,

Cest Ange révolté, ceste Chair, et ce Monde.

Mais ton Temple pourtant, ta main, ta voix sera

La nef, l’appuy, l’oreille où ce charme perdra,

Où mourra cest effort, où se perdra ceste onde.

Jean de Sponde, Stances et sonnets de la Mort. Texte établi par Alan M. Boase. Éditions José Corti, 1982.

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