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À nos amis

La Fabrique, 2014

Comité invisible

Par Jean-Michel Galano

Il y a un retour du prophétique. Et comme le dit un proverbe yiddish : « Il est bon qu’il y ait des prophètes : tout le problème est de distinguer les vrais prophètes des faux. » Alors, voyons.

Ce texte anonyme (on est clandestin ou on ne l’est pas) se réclame d’un sujet collectif, celui de révolutionnaires mondialisés dont le combat, amorcé en 2007, n’a pas pour but la prise et encore moins l’exercice du pouvoir, mais sa « destitution ». L’ordre régnant dans les sociétés capitalistes se doit d’être « bloqué », il faut dénoncer Google et l’iPad, qui interposent entre les hommes et le monde réel une incroyable et aliénante quantité d’ « écrans », à prendre au sens propre comme au sens figuré. La voie insurrectionnelle, qui est aussi – ce thème s’affirmera tout au long du livre pour en être la conclusion — celle du « bonheur » consiste à saccager les symboles, les institutions et les réalités des sociétés marchandes.

Judicieusement, les auteurs pointent dès la première page le fait que ceux qui, il y a seulement quelques années, « préconisaient le retour à l’ordre » « font désormais figure de bouffons. » Aucun rapport cependant entre cette déconvenue idéologique et la crise des subprimes. Non, le mot de « crise » est d’ailleurs suspect. Marx se voit ridiculisé, coupable d’avoir « à chaque spasme du capitalisme » cru qu’allait advenir the Big One  (sous une formulation plaisante, l’imputation n’est pas neuve). La démocratie n’est qu’un leurre, la face présentable de la dictature, même chose pour la liberté. Quant à l’humanité : la « gauche de la gauche » n’aurait pas compris, disant « L’humain d’abord », que le bilan de l’homme est catastrophique, que l’humanité, qui s’est mise au centre de tout, est un échec « métaphysique » dont témoigne « l’apocalypse » actuelle.

Les insurrections ne valent donc pas par ce qui peut se proposer en elle de constructif, mais par leur capacité à démasquer la violence du pouvoir et à faire éclater les mythes bienveillants dans lesquels une société marchande, violente et inégalitaire justifie son existence. Une constante de ce livre est la dénonciation de toute transcendance, le refus véhément de tout ce qui pourrait s’apparenter à une sacralisation, au profit d’une interaction immédiate entre l’individu et son environnement (qui n’est pas local, mais mondial) et des hommes entre eux. Touchantes à cet égard sont les représentations totalement idéalisées du lien entre les combattants de l’IRA et la communauté catholique en Irlande du Nord : car s’il y avait effectivement osmose, l’IRA avait justement imposé à la communauté nationaliste une vie militarisée qui fut à l’origine de souffrances et imposa au final le renoncement à la lutte armée. L’accès de Syriza au pouvoir en Grèce (autre exemple majeur de nos auteurs qui, pour mondialistes qu’ils soient, n’ont semble-t-il rien à dire ni sur la Palestine, ni sur l’Afrique du Sud, ni sur l’Amérique latine) vient de donner un sérieux coup de vieux aux analyses admiratives des événements de 2007 dans ce pays. L’histoire se montre déjà suffisamment cruelle avec ce petit livre bouffi de prétention, lassant à force de formules à l’emporte-pièce et d’affirmations péremptoires. Les auteurs, si soucieux de désacralisation, restent beaucoup dans la jouissance de leur propre verbe. Reconnaissons-lui au moins, au-delà d’un goût trop marqué pour l’anaphore, certaines qualités d’écriture, qui en font une lecture somme toute plaisante.  

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