La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

La science asservie

 

La Découverte, 2014

Annie-Thébaud Mony

Par Igor Martinache

L’épistémologie, c’est-à-dire l’interrogation sur les conditions de production de la science, est une question éminemment politique. C’est ce que rappelle de manière édifiante le dernier ouvrage de la sociologue Annie Thébaud-Mony, spécialiste de la santé des travailleurs et cofondatrice du réseau Ban Asbestos militant pour l’interdiction de l’utilisation de l’amiante dans le monde. Une chercheuse engagée en somme, deux termes dont l’association suscite d’ordinaire la méfiance, alors même qu’il s’agit d’un état de fait nécessaire. Seulement, l’engagement des chercheurs est surtout perçu – et souvent dénoncé – quand ces derniers se mettent au service des dominés, et non à celui des dominants. Or, les collusions entre chercheurs et groupes de pression industriels sont légion, au détriment de la santé des travailleurs, voire de la population en général. L’auteur livre ainsi trois ouvrages en un ici : une dénonciation de ces alliances entre certains chercheurs et les groupes de pression industriels pour cultiver le « doute » sur la nocivité de certaines substances industrielles ; le récit de trajectoires de recherche, celle de l’auteur, mais aussi d’autres chercheurs s’efforçant, bien souvent au détriment de leur propre carrière, de mettre en œuvre un « contre-pouvoir scientifique » pour contester ce déni ; et enfin une réflexion épistémologique, qui livre au passage un état des lieux pédagogique des connaissances sur la genèse des cancers. Pour ce faire, elle passe en revue différents cas plus ou moins anciens, mais dont les conséquences se font encore sentir – du plomb dans les carburants au nucléaire, en passant par les biocides agricoles, le charbon, les plastiques et bien entendu l’amiante –, pour montrer comment certains chercheurs, médecins notamment, se sont employés à mettre en doute la mise en évidence par certains de leurs confrères de la toxicité de certaines substances. Cette épistémologie du doute a en particulier été favorisée par le primat de l’épidémiologie statistique sur tout autre type de preuve, notamment qualitative, obtenue par les chimistes ou biologistes. C’est ainsi que malgré le progrès des connaissances concernant la cancérogenèse et le rôle crucial de l’exposition à certaines substances, même à doses infimes, l’absence de données suffisantes – faute d’être recherchées ! – sur les populations concernées a permis à certains chercheurs, souvent stipendiés par les industriels ou l’armée, de nier les corrélations mises en évidence cliniquement ou en laboratoire, et à rejeter la responsabilité des cancers à des facteurs comportementaux individuels. Un biais qui a, du reste, été largement intériorisé par les médecins qui omettent bien souvent de s’intéresser à la trajectoire professionnelle de leurs patients, comme s’il n’y avait aucune information à en tirer. Sans verser dans un complotisme simpliste, l’auteur s’appuie sur des faits précis et documentés et pointe aussi les résistances venant des travailleurs et des syndicats eux-mêmes, soumis à un arbitrage entre préservation de leur emploi et de leur santé. Bref, pour paraphraser le titre d’un célèbre documentaire, la reconnaissance des risques professionnels est un sport de combat. Un combat entre chercheurs en quelque sorte mais qui engage toute la société. À l’heure où une certaine frange du patronat continue à nier l’existence de la pénibilité au travail, la lecture de cet ouvrage aussi engageant qu’engagé s’avère plus qu’opportune

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.