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Le PCF et les classes populaires

 

Le livre de Julian Mischi intéressera tous ceux qui ont pris la mesure de la nécessité et de la difficulté de « construire une organisation militante en prise avec les milieux populaires ». Car rien ne se fait sans mobilisation durable des salariés.

 

Par Florian Gulli, Jean Quétier, Irène Théroux

 

En ce qui concerne le PCF, la prise de distance à l’égard des classes populaires est contemporaine de son reflux électoral et du déclin de ses effectifs. Comment l’expliquer ?

Il faut, bien entendu, prendre en compte les bouleversements socio-économiques qui affectent le monde ouvrier à partir des années 1970. Le recul du PCF s’inscrit d’abord dans le contexte du déclin de l’ensemble du mouvement ouvrier. Les profondes restructurations du travail affectent en profondeur les sociabilités ouvrières traditionnelles sur lesquelles s’appuyait le PCF. Le groupe ouvrier commence à se décomposer sous la violence des bouleversements : désindustrialisation, précarisation, diversification des contrats, restructuration des entreprises, nouvelles méthodes de gestion, chômage, etc. Les luttes entreprises pour la sauvegarde des grands sites qui structuraient la vie de territoires entiers sont ardemment menées et d’autant plus dramatiquement perdues, invalidant un ressort essentiel de l’engagement : l’efficacité de la mobilisation collective. Symptôme de la désagrégation, l’expression « classes populaires » vient supplanter celle de « classe ouvrière » pour dire cette hétérogénéité grandissante qui rend problématique une culture de classe commune. Les conditions sociales de la mobilisation communiste sont partout fragilisées. Julian Mischi évoque ces questions à grands traits dans le premier chapitre.

Mais la thèse de l’auteur, politiste, se déploie surtout autour d’une autre dimension : les causes internes, propres à l’organisation communiste elle-même, de cette déprise.

La « désouvriérisation » de l’organisation communiste résulterait ainsi aussi de décisions politiques. La priorité absolue donnée au recrutement et à l’encadrement ouvrier est nuancée dans la décennie 1970, la diversification devenant un objectif fort. Dans le contexte du programme commun, il convient de s’adresser aux « nouvelles couches sociales », aux « couches moyennes ». Les enseignants voient leurs effectifs augmenter rapidement au sein du PCF, à la base et dans les instances de direction, au-delà même des souhaits de Gaston Plissonnier et de la section des cadres, contribuant à la marginalisation des ouvriers. À partir de l’enquête qu’il mène dans quatre départements, Julian Mischi ajoute que l’encadrement militant tient de moins en moins sa légitimité des luttes sociales menées dans l’entreprise.

La désouvriérisation du corps militant s’accompagne d’une désouvriérisation relative du discours communiste. Le souci des « petites gens », des pauvres, des défavorisés, à partir de la fin de la décennie 1970, croît au détriment de la valorisation d’une classe ouvrière héroïque et combattante, productrice des richesses du pays. Le discours du PCF apportait aux ouvriers, communistes ou non, reconnaissance sociale et fierté. La rhétorique « misérabiliste » leur renvoie une image négative d’eux-mêmes, d’autant plus difficile à entendre que l’heure est à la fragilisation des milieux populaires. Cette évolution, pour Julian Mischi, est le symptôme d’un affaiblissement idéologique du PCF face aux valeurs dominantes, d’un certain reflux du marxisme dans l’organisation. Dans les années 1990, la distance au monde populaire va encore s’accroître lorsque le PCF en vient à se penser comme le « parti des gens », le parti de la diversité. Tout se passe comme si l’organisation historique de la classe ouvrière abandonnait l’ambition de représenter ladite classe.

Dans son ouvrage intitulé Servir la classe ouvrière, Julian Mischi avait tenté de montrer comment le PCF, jusque dans les années 1970, avait pu opérer un véritable « travail partisan » permettant de promouvoir les classes populaires en son sein. Les procédures de sélection des cadres favorisant les ouvriers, les différentes structures de formation des militants mais aussi la « politisation » systématique des réunions de cellule par les secrétaires apparaissaient comme autant de moyens de donner à la classe ouvrière les clefs d’un monde – le champ politique – dont elle était structurellement exclue.

Aujourd’hui, le logiciel national répertoriant les militants recueille un certain nombre d’informations (âge, sexe, secteur d’activité, lieu d’habitation, etc.), mais aucune de ces informations ne renvoie de près ou de loin aux classes sociales. Du coup, les logiques sociales de différenciation et de hiérarchisation qui conduisent à la marginalisation du groupe ouvrier dans le parti ne sont plus maîtrisées, avance le politiste. Les postes de direction finissent par être occupés quasi « naturellement » par ceux qui disposent de compétences extra-militantes et de diplômes. Le groupe social central du PCF serait ainsi désormais celui des fonctionnaires de l’éducation nationale et de la fonction publique territoriale.

L’auteur apporte deux contextualisations importantes. La première : si le PCF se « désouvriérise », il n’en reste pas moins le parti politique le plus populaire aujourd’hui. La seconde : si le PCF est en recul parmi les ouvriers et les employés, cela ne profite pas au FN, comme le montrent toutes les enquêtes de terrain ; le recul du PCF laisse d’abord la place à l’abstention.

Mais la décrue militante du PCF (entre 1979 et 1984, le PCF perd 30 % de ses adhérents) s’explique encore, selon l’auteur, par l’intensité des conflits à l’intérieur de l’organisation, dans un contexte de désarroi stratégique après la rupture du programme commun. Ces conflits opposeraient la direction et la base – cette thèse est étayée par quelques exemples biographiques dont la pertinence reste discutable mais l’hypothèse de Julian Mischi est un appel à un nécessaire travail systématique et méthodique. Ils opposeraient également les militants ouvriers aux élus et à leurs collaborateurs : par-delà le schématisme un peu marqué du propos, Julian Mischi ouvre des pistes qui méritent examen. De fait, avant même l’abandon de la notion de « centralisme démocratique », le centre ne s’impose plus (ne parvient plus à s’imposer ?) aux territoires communistes. « Loin du monolithisme et de la discipline de fer qui étaient censés le caractériser, le PCF est devenu l’un des partis de France les moins centralisés ». Si les sociabilités extra-partisanes et les différences parfois fortes d’une fédération à l’autre ont toujours existé, Julian Mischi cherche à montrer que le PCF a renoncé à l’ambition d’homogénéisation des pratiques de ses militants, ambition qui demeurait encore prioritaire dans les années 1970. Pour receler d’évidentes dimensions positives, cette évolution n’en pose pas moins question et Julian Mischi montre ainsi qu’en plus de fragiliser l’unité politique du PCF, elle va conférer aux élus locaux, relativement autonomes par rapport à la direction nationale, un poids de plus en plus important. Pour Julian Mischi, le PCF devient « un parti d’élus » en ce sens que le communisme local se rétracte très souvent autour des élections, des élus et de leur travail. Contrairement à la stratégie qui consistait auparavant à soumettre les élus à un contrôle strict afin de battre en brèche l’établissement de baronnies locales – y compris en systématisant les déplacements géographiques et autres « parachutages électoraux » –, c’est désormais l’ancrage des élus au sein d’un territoire qui est valorisé, explique l’auteur.

Le livre se termine en évoquant un certain « renouveau communiste » ces dernières années, dans le cadre, notamment, de la stratégie du Front de gauche. Les effectifs se stabilisent voire croissent, l’organisation rajeunit.

Si la démonstration de l’auteur reste parfois discutable d’un point de vue méthodologique, l'immense mérite de ce livre est de poser en grand la question de la classe ouvrière, de sa place dans les organisations politiques et dans le discours politique. Un chantier immense et urgent ! 

 

• Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970 Agone, 2014.

• Julian Mischi, Servir la classe ouvrière : sociabilités militantes au PCF. Presses universitaires de Rennes, 2010.

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