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Le militantisme n’échappe pas au patriarcat

 

C’est par ce titre provocateur qu’un édito de la revue Nouvelles Questions Féministes ouvrait, en 2005, un dossier consacré aux « logiques patriarcales du militantisme » et rendait visibles diverses recherches sociologiques, inspirées par les travaux de Danièle Kergoat, sur la « division sexuelle du travail militant ».

 

Par Xavier Dunezat*

Si le militantisme active et produit des solidarités et des dynamiques émancipatrices, il n’est pas un monde hors sol préservé de la domination. Cette évidence néglige souvent le fait que les pratiques militantes ne font pas que reproduire les contradictions sociales : elles en produisent aussi. La notion de division sexuelle – ou sexuée – du travail militant vise alors à objectiver la domination masculine au sein du militantisme. Non seulement les rapports sociaux de sexe ne s’arrêtent pas aux portes de l’acte militant mais, en plus, les formes d’organisation du travail militant sont plus ou moins dominatrices et donc plus ou moins émancipatrices pour les femmes.

 

L’accès au travail militant : qui milite ?

Quel que soit l’espace militant considéré (parti, syndicat, mouvement social…), l’entrée dans l’acte militant est certes sexuée mais pas de manière mécanique. Par exemple, dans l’entre-deux-guerres, la CFTC comprenait 50 % de femmes parmi ses adhérents et jusqu’à 30 % dans son bureau national, ce qui contrastait avec la forte masculinisation de la CGT. De même, dans les mouvements de chômeurs de 1998, la part des femmes variait entre 25 % et 40 % selon les villes. Dans les mobilisations de sans-papiers, la part des femmes varie entre 10 % et 50 % selon les villes. Cette variabilité est un indicateur qui signale l’effet des dispositifs du militantisme dans l’actualisation de la domination masculine.

 

Certes, la sociologie du militantisme insiste davantage sur les dispositions des militantes et militants : socialisation militante et capital culturel sont mis en avant au moment de reconstruire les trajectoires militantes et leur plus ou moins grande intensité. De même, il ne faut pas négliger la « disponibilité biographique » (McAdam) pour le travail militant. Or, en la matière, femmes et hommes ne sont pas égaux.

 

Si certaines professions sont plus disponibles pour le travail militant – en particulier les métiers de l’enseignement et du travail social – les trajectoires familiales sont aussi décisives. Joue alors la manière dont le travail domestique lié à la charge parentale est organisé. Moins les pères assument cette charge, physiquement et mentalement, moins les mères militent. Dès que les femmes sont libérées de l’expérience de l’exploiteur dans la sphère domestique – grâce au célibat ou grâce à un conjoint de « bonne volonté » – elles deviennent plus disponibles pour le travail militant.

 

Mais ce mode d’analyse néglige combien l’organisation du travail militant est productrice ou non de disponibilité. Pensons à la rigidité des horaires de réunion ou d’assemblée générale qui exclut certaines catégories, ou encore à la mise en place ou non de crèches au sein des espaces militants.

 

Le moment militant : qui travaille ?

Le travail militant doit inclure toutes les tâches qui dessinent le travail réel et non le seul travail prescrit (par les dominants). Par exemple, nettoyer la salle de réunion, porter les banderoles, faire le café, arriver en retard, se taire, etc. sont autant de tâches à prendre en compte afin de repérer que tous les « travailleurs du militantisme » travaillent mais n’accèdent pas aux mêmes positions. La division du travail militant – sous prétexte d’efficacité, de discipline, de compétence, de timidité, etc. – actualise alors une domination masculine que l’on ne peut analyser sans prendre en compte la sélection de classe qui la structure.

 

Les hommes les plus dotés en capital militant et/ou culturel, dont les trajectoires de vie sont souvent éloignées de celles des gens qu’ils prétendent défendre, prescrivent une organisation hiérarchisée du travail militant puis s’approprient les tâches les plus valorisées et les tâches de pouvoir (présider une réunion, prendre la parole, rédiger un tract, répondre aux média, participer à une délégation, faire une longue analyse, etc.). Présents dans tous les moments militants décisifs, ils sont connus et bénéficient d’un « capital charismatique » qu’ils savent créer et entretenir.

 

Les hommes les moins bien classés sont autorisés – par contrainte ou volontariat contrôlé – à alterner entre deux positions en fonction de la quantité de travail militant sécrétée par le militantisme. Soit ils parviennent à s’approprier une tâche précise (responsable de la sécurité, des photocopies, du matériel, de l’animation, etc.) et à obtenir ainsi une place dans la hiérarchie intermédiaire. Soit le moment militant, strictement contrôlé, n’autorise pas le déploiement de tâches multiples et un mode de participation inactive se développe. Les hommes s’ennuient et se sentent inutiles : relégués à des positions de spectateur du travail militant des dominants, ils ne tiennent que si un intérêt individuel (l’obtention de papiers, une satisfaction financière, etc.) les y incite. En général, ces hommes hésitent entre trois attitudes : obéir aux leaders, quitter le travail militant ou entrer en révolte (quand « leur » tâche disparaît).

 

Cette division sexuelle du travail militant enferme les femmes dans une position dominée mais aux contours hétérogènes. Les moins bien classées adoptent un mode de participation inactive. Parfois, elles parviennent à se créer un espace de travail militant via les tâches à connotation domestique ou les tâches de présence mais leur travail n’est pas reconnu et elles ne deviennent pas visibles. Ce sont elles qui se démobilisent avec le plus de rancœur car l’espace militant a structuré leur vie avec autant de violence que l’espace professionnel ou domestique.

 

Celles qui disposent de capital militant et/ou culturel font d’abord une entrée réservée dans l’activité militante, souvent parce qu’elles vivent mal l’ordre qui y est prescrit (masculin). Si elles parviennent à tenir, elles vont successivement adopter un mode de participation disponible (en faisant discrètement toutes les tâches, peu visibles, nécessaires à la pérennité de l’action militante) puis un mode de participation active, notamment lorsque les conflits viennent déstabiliser et précariser l’acte militant. Elles entrent alors pleinement dans le travail militant, même le travail prescrit, et elles s’autorisent à en modifier le contenu ou à l’élargir. Par exemple, leur présidence de réunion sera plus collective et plus soucieuse de ne pas trancher un débat par un vote excluant pour la position minoritaire. De même, elles proposent des temps militants plus conviviaux – comme des repas – à la fois efficaces en termes d’apaisement des conflits et épuisants pour elles sous l’effet d’une reconversion masculine des pratiques de domination issues de la sphère domestique.

 

Bref, la division sexuelle du travail militant est une dynamique complexe dans laquelle la hiérarchie entre hommes et femmes est actualisée sans bénéficier à tous les militants… ni défavoriser de manière homogène toutes les militantes. Mais la crise actuelle du militantisme progressiste ne saurait être résolue tant que cette dynamique n’est pas davantage combattue.

 

*Xavier Dunezat est sociologue. Il est professeur de sciences économiques et sociales.

 

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