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La parité : entre progressisme et conservatisme

 

Les lois sur la parité ont propulsé, certes, les femmes à des niveaux politiques inédits mais ont peu changé les mentalités à leur égard ; elles occupent en majorité des postes subalternes.

 

Par Clément Arambourou*

Pour Joan Scott – reprenant le mot d’Olympe de Gouges – le féminisme français « n’a que des paradoxes à offrir et non des problèmes faciles à résoudre ». Il en va ainsi de la parité en politique.

En 1982, Gisèle Halimi – alors députée – fait voter un amendement disposant que « les listes de candidats [aux élections municipales] ne peuvent comporter plus de 75 % de personnes de même sexe ». Dans sa décision du 18 novembre 1982, le Conseil constitutionnel considère que l’universalisme qui imprègne le bloc de constitutionnalité s’oppose à ce qu’il y ait « division par catégories des électeurs ou des éligibles ». La disposition législative précédemment citée est donc jugée inconstitutionnelle. Cette décision de justice va conditionner la stratégie paritaire. Définie comme une « égalité parfaite » (50-50), la parité est ainsi censée se distinguer des quotas associés au multiculturalisme anglo-saxon et jugés non conformes au modèle républicain.

 

Les lois sur la parité

L’étude des débats politico-médiatiques ayant précédé le vote de la révision constitutionnelle du 8 juillet 1999 devant permettre l’adoption des futures lois dites sur la parité – elle énonce que « la loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives » – montre que deux stratégies rhétoriques pro-paritaires dominèrent.

Il s’agit d’abord et premièrement de celle des « républicains paritaires » rendant compatible universalisme français et quotas sexués en affirmant l’universalité d’une différence des sexes présente en toute société et transcendant les divisions de classe, de religion, d’ethnicité, etc.

Il s’agit ensuite et secondairement du discours des féministes différentialistes louant l’apport des expériences et conceptions typiquement féminines à l’exercice d’un pouvoir politique vu comme amputé de l’apport d’une moitié de la société. La réforme paritaire est alors érigée « en moyen de perfectionnement » d’une représentation politique considérée comme en « crise ». Les femmes se voient « dotées de toutes les qualités pour rénover la démocratie – proximité au terrain, écoute, sensibilité aux problèmes concrets et au quotidien de leurs concitoyens ». La promotion de l’égalité entre en tension avec la reconduction des stéréotypes sexués.

 

Les effets de la réforme paritaire        

Dans un premier bilan, Marion Paoletti parle de « révolution conservatrice » alliant « conservation et [...] changement profond ». Le caractère conservateur de la réforme se donne notamment à voir dans le processus de légitimation des femmes en politique. Dans la continuité des débats sur la parité, les premiers scrutins soumis à la contrainte paritaire fonctionnent comme des scènes de reproduction de féminités conventionnelles. Les attributions sexuées qui contribuent à mettre les femmes en avant sur la scène électorale conduisent également à leur relégation dans la distribution des responsabilités électives.

Pour sa part, le changement concerne l’irruption de femmes à des niveaux politiques inédits. Si le scrutin présidentiel n’est pas juridiquement soumis à la règle paritaire, la désignation de Ségolène Royal comme candidate du Parti socialiste en 2007 doit beaucoup à la dynamique paritaire. Aujourd’hui et du fait de la contrainte légale, les assemblées élues au scrutin à la proportionnelle sont paritaires – il en sera bientôt de même des assemblées départementales. Les compositions des exécutifs municipaux (seuil de + de 1 000 habitants depuis le renouvellement de 2014), régionaux – et bientôt départementaux – le sont aussi.

Reste la sexuation flagrante des positions de pouvoir au sein de ces instances. Sur la mandature 2008-2014, seulement 14,4 % des maires des 36 646 communes françaises étaient des femmes. Une étude menée sur les villes moyennes montre que les deux délégations les plus prestigieuses que sont les finances et l’urbanisme étaient masculinisés à hauteur de 80 et 78 % à la même période. Pour ce qui concerne le scrutin législatif, où la parité est incitative (pénalité financière) et non pas stricte, les femmes représentaient en 2012 à peine plus d’un quart (26,9 %) des personnes élues au palais Bourbon.

 

En résumé, en politique, l’identité femme reste globalement stigmatisée. Elle ne peut être mise en avant qu’avec parcimonie. Pour les femmes – encore plus que pour les hommes –, ce sont des propriétés politiques classiques qui permettent de faire carrière : haut niveau de diplôme, expérience partisane et/ou élective, passage par les entourages d’élues ou élus, soutien de personnalités influentes et établies en politique, etc. Pour les hommes, les discours de relative valorisation du féminin n’ont pas conduit à réellement dévaluer leurs identités de genre en politique. Certes, les qualités qui leur sont symboliquement associées – carriérisme, technocratisme, culture de l’entre-soi et fermeture à ladite société civile, conformisme – ont subi une critique redoublée du fait de la rencontre des rhétoriques pro-paritaire et pro-proximité. Cependant, les propriétés (diplômes, expériences, disponibilité temporelle, etc.) associés à ces défauts apparents continuent à fonctionner comme des ressources politiques objectives. De plus, la politisation des identités sexuelles leur offre à eux aussi la possibilité de jouer du genre. Ainsi, et à condition qu’elle apparaisse comme relativement rénovée – une alliance de sensibilité et de fermeté semble idéale –, la masculinité peut fonctionner comme un complément utile des ressources politiques classiques. Logique assez comparable à celle du jeu sur la féminité, si ce n’est que le jeu sur la masculinité est bien moins susceptible de conduire à des procès en incompétence ; la différence est donc de taille. Plus installés que les femmes en politique, les hommes cooptent généralement ces dernières qui deviennent ensuite des affidées. Certains hommes se rabattent encore sur des mandats stratégiques non soumis à la contrainte paritaire, tel que celui de président d’intercommunalité.

 

Prise en compte de l’égalité des sexes dans les politiques publiques

Une autre question est celle des liens entre parité et production de politiques publiques en faveur des femmes. Les revendications pro-paritaires ont permis la prise en compte des dominations professionnelles et domestiques subies par les femmes. Cependant, la prise en compte de l’égalité des sexes dans les politiques publiques est loin d’être pérenne. Cette dernière est généralement favorisée par un contexte de croissance économique. L’élément le plus déterminant est un volontarisme dépendant largement des anticipations des profits politiques envisageables. L’égalité des sexes se trouve alors concurrencée par une large et indéterminée « diversité » qui conduit à sa dilution. Ce processus est redoublé par la tendance à la relégation des structures gouvernementales dédiées. Il est encore renforcé par le caractère transversal de politiques publiques peu légitimes aux yeux de responsables administratifs et politiques non spécialisés dont l’engagement dans des partenariats en faveur de l’égalité des sexes est pourtant crucial. Le bilan reste donc mitigé.

 

*Clément Arambourou est politiste. Il est docteur en sciences politiques à l’IEP Bordeaux.

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