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Droit à l’IVG : l’histoire d’une lutte féministe, toujours d’actualité

Au delà des célébrations de la légalisation de l’avortement, face aux reculs de ces dernières années le combat pour le respect des femmes à disposer de leur corps reste au cœur des combats féministes.

 

Entretien avec Maya Surduts*

Quel regard portes-tu sur les  célébrations autour des 40 ans de la légalisation de l’avortement ?

Lors des célébrations, on a entendu parler uniquement de Simone Veil  comme si elle représentait à elle seule la lutte pour le droit à l’avortement. C’est vite oublier que non seulement la loi promulguée le 17 janvier 1975 n’a été votée que sous la pression des luttes féministes, mais surtout qu’elle légalise l’avortement sans le reconnaître comme un droit. C’était une grande victoire à l’époque, mais il a fallu se mobiliser très souvent, jusqu’à aujourd’hui, pour arriver au droit à l’avortement. C’est pourquoi nous avons organisé avec le Collectif national pour les droits des femmes (CNDF), une manifestation le 17 janvier 2015 pour rappeler les luttes menées par les femmes elles-mêmes pour s’émanciper de l’oppression qu’elles subissaient, et qu’elles continuent encore à subir dans tous les domaines.    

 

Peux-tu revenir sur les luttes qui ont été engagées à l’époque?

Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. La lutte engagée pour le droit à l’avortement était extrêmement subversive : une loi de 1920 interdisait l’avortement et la contraception et même d’en faire la propagande. Le premier mouvement a été lancé le 5 avril 1971 par le manifeste des 343 femmes qui déclaraient ouvertement avoir avorté, et donc avoir enfreint la loi de 1920 – sur la Une de Charlie Hebdo de l’époque elles sont nommées les « 343 salopes ». Ensuite en 1972, il y a eu le procès de Bobigny qui a été un tournant favorable dans l’opinion publique. Enfin, il y a eu le 3 février 1973, le manifeste des 331 médecins qui déclaraient alors avoir pratiqué des avortements.

C’est dans ce contexte de désobéissance civile qu’est créé en avril 1973 le Mouvement pour la liberté de l’avortement et la contraception (MLAC).

Le MLAC regroupait environ 300 comités en France.  Ces comités tenaient des permanences pour organiser illégalement les avortements sur place ou les départs à l’étranger. Pendant deux ans, on a bafoué la loi. Mais surtout, les femmes se sont parlé et ont su regrouper leur force. Par exemple des caisses de solidarités ont été organisées pour aider celles qui ne pouvaient pas payer l’intervention (50 francs à l’époque).  Ceci a contribué au développement d’une conscience politique du sort réservé aux femmes à ce moment-là. Alors qu’il était interdit, l’accès à l’avortement était ainsi organisé par les femmes elles-mêmes en lien avec des médecins dans toute la France. 

 

Après le vote de la loi,

qu’avez-vous fait ?

 A partir de 1976, le MLAC disparaît progressivement. Mais les mobilisations ont continué : en 1979, nous avons obtenu que la loi votée pour cinq ans soit définitive et qu’un centre d’IVG soit créé dans chaque  hôpital. En 1982, après de nouvelles mobilisations, nous avons obtenu le remboursement de l’IVG. Durant les années 90, ont eu lieu les premières actions de commandos contre les Centres d’IVG. La Coordination des associations pour le droit à l’avortement et la contraception (CADAC) s’est constituée en réponse à ces actions. On a obtenu la loi Neiertz le 27 janvier 1993 sur le délit d’entrave. Mais il n’est reconnu qu’à l’intérieur de l’hôpital, ce qui explique que les rassemblements anti-avortement du mouvement « Sos tout-petits » devant les hôpitaux ne soient pas interdits.

Enfin, le 4 juillet 2001, nous obtenons la loi qui reconnaît comme droit unique, le droit à la contraception et à l’avortement et qui fait passer le délai légal pour ce dernier à 12 semaines. Enfin l’IVG sort du Code pénal et est inscrit dans le code de la santé.

 

Où en est le droit à l’avortement aujourd’hui ?

« L’IVG est davantage une concession faite aux femmes qu’un droit à part entière » (Rapport sur l’expertise de l’accès à l’interruption volontaire de grossesse en France, Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, 2013). En clair, la sexualité féminine sans visée reproductive reste un tabou dans l’inconscient collectif. De là découle, en partie, la difficulté à faire du recours à l’avortement un droit comme un autre.

L’accès à l’IVG est mis à mal en pratique par la disparition des structures de proximité. L’objectif d’un centre d’IVG dans chaque hôpital se heurte à la logique néolibérale qui a déjà provoqué ces dix dernières années la fermeture d’environ 130 centres d’IVG dans le cadre des « restructurations » des centres hospitaliers prévus dans la loi Bachelot. Les difficultés d’accès à l’IVG dans certains territoires font que le délai légal de 12 semaines est parfois dépassé. Les examens demandés ne sont plus effectués à l’hôpital et les femmes doivent multiplier les rendez-vous en libéral pour les échographies et les prises de sang nécessaires, rallongeant d’autant les délais et les coûts des actes. En outre, au mépris de la loi, certains établissements ne pratiquent pas les avortements entre 10 et 12 semaines de grossesse. L’ultime recours est de se rendre dans un pays où les délais sont supérieurs, notamment aux Pays-Bas, en Espagne ou en Grande-Bretagne.

Par ailleurs, la parole des ultraconservateurs se libère et elle est plus visible. Il y a eu une vraie bascule au moment de la « Manif pour tous ». Lors du vote de l’amendement pour supprimer la notion de situation de détresse,  des députés de l’opposition se sont insurgés contre la « banalisation » du droit à l’avortement. En représailles, des élus UMP ont même proposé le déremboursement de l’IVG qui a été retoqué.  Soutenue par le pape, une « marche pour la vie » avait rassemblé à Paris entre 16 000 et 40 000 personnes. 

C’est ce qui s’est passé en Espagne, en 2013 quand le gouvernement conservateur  de M. Rajoy a   fait passer un projet de loi visant à restreindre le droit à l’avortement, effaçant la législation de 2010. Cette attaque s’inscrit dans l’offensive européenne des opposants aux droits des femmes comme l’a illustré en décembre 2013 le rejet du rapport Estrela (Rapport sur la santé et les droits reproductifs, traitant de l’accès aux contraceptifs et à l’avortement, de la procréation médicalement assistée, de l’éducation sexuelle et de la liberté de conscience) par le parlement européen. Ce rapport proposait que l’avortement soit de la compétence de l’Union européenne encourageant ainsi tous les États membres à l’autoriser. Ce refus d’accepter le droit des femmes à disposer de leur corps, cette persistance à les considérer comme des sous-citoyennes non autorisées à décider par elles-mêmes désignent l’enjeu des luttes : quelle société voulons-nous ?

Aujourd’hui nous continuons à nous mobiliser pour exiger l’abrogation de la loi Bachelot et un plan d’action pour la réouverture de centres à la hauteur des besoins ainsi que l’amélioration du service rendu aux patientes. La Ministre Marisol Touraine a récemment fait des annonces dans le bon sens notamment la possibilité de  l’IVG par aspiration sous anesthésie locale en dehors des hôpitaux (dans les centres de santé et les centres de planning familial). Mais il faudra continuer à se mobiliser tous et toutes ensemble pour s’assurer de la réelle mise en œuvre de ces nouveaux dispositifs et du respect fondamental des femmes à disposer de leur corps. 

 

*Maya Surduts est animatrice de la  Coordination des associations pour le droit à l’avortement et la contraception (CADAC).

Propos recueillis par Nadhia Kacel.

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