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Emancipation féminine : l’apport de la pensée de Marx

 

 

Il importe, sous peine de tomber dans l’anecdotique, de bien distinguer en ce qui concerne les femmes l’explicite du discours de Marx, volontiers polémique, et le ressort implicite de ses analyses.

 

Par Jean-Michel Galano*

Les pages truculentes et provocatrices du Manifeste concernant la « communauté des femmes » instituée par la bourgeoisie capitaliste, si souvent citées et si mal interprétées, ne constituent pas un corps de doctrine : parce que Marx ne pose jamais « la femme » ou « le féminin » comme une essence qu’on pourrait détacher des rapports sociaux. Sans doute aurait-il souscrit à la phrase célèbre de Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient », mais il aurait ajouté que ce « devenir-femme », avant d’être une affaire psychologique, est d’abord une réalité sociale, économique, culturelle, et que le processus d’intériorisation et d’identification s’inscrit dans le prolongement d’une histoire collective et pas seulement d’un roman familial.

Ce qui nous interdit définitivement de penser la femme, la jeunesse etc. comme des essences séparées, c’est le mode de production capitaliste, lequel se concrétise à un bout par l’identification de toute valeur à la valeur marchande, et à l’autre bout par l’incarnation humaine du capital dans cette figure historiquement évolutive du bourgeois. Si dans un premier temps celui-ci se montre thésaurisateur et austère, de nos jours au contraire il se révèle soucieux d’exhiber par ses richesses étalées et son train de vie dispendieux, le triomphe de la marchandise. Que la femme elle-même tende à devenir marchandise montre, par-delà l’hypocrisie des discours, que la prostitution est l’essence même des rapports sociaux dans une société régie par les lois du marché. De même l’institution matrimoniale se trouve dénoncée (Engels y consacrera de longs développements dans L’Origine de la famille comme un mode de transmission de la propriété privée drapé dans une mythologie de « l’amour »).

 

Une pensée dialectique

Pour autant, Marx ne tombe pas, comme le feront les populistes allemands ou russes, dans l’exaltation à contretemps d’un monde ancien idéalisé. D’une part, il est bien conscient que le capitalisme n’a pas inventé l’oppression des femmes, mais qu’il a conféré à cette oppression un ressort propre. Dans la mesure, en effet, où le capitalisme ne peut vivre qu’en révolutionnant continuellement les techniques et les modes de production, il est amené à améliorer perpétuellement l’efficacité des outils et des machines, et ces progrès techniques rendent le travail salarié de moins en moins dépendant de la force physique. De ce fait, l’accès des femmes au salariat se trouve facilité. Les « présuppositions réelles » d’une libération de la femme se trouvent ainsi créées, au moment même où celle-ci est exploitée de la façon la plus féroce. « Quelque effrayante et choquante qu’apparaisse la décomposition de l’ancienne institution familiale à l’intérieur du système capitaliste, la grande industrie n’en crée pas moins, en attribuant aux femmes, aux adolescents et aux enfants des deux sexes un rôle décisif dans des procès de production organisés socialement hors de la sphère domestique, la nouvelle base économique d’une forme supérieure de la famille et du rapport entre les sexes. » (Le Capital livre I, chapitre 13).

Rien de plus dialectique donc que le statut de la femme dans la pensée de Marx. Sa condition est à la fois le marqueur des sociétés et le creuset de tout ce qui y bouge en matière d’humanité.

 

*Jean-Michel Galano est philosophe. Il est professeur au lycée Montaigne (Paris) et à l’École supérieure des arts appliqués. Il est membre du comité de la rubrique Mouvement réel.

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