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La carte n’est pas le territoire, mais l’outil de son pouvoir

 

 

 

La production de territoires ne se fait pas sans représentation, elle n’est pas que le fait des politiques d’aménagement du territoire, elle résulte d’interactions entre les choix de planifications, (ou le défaut de choix, ce qui finit par en être un) et la représentation que l’on construit des territoires.

 

Par Violette-Ghislaine Lorion-Bouvreuil*

 

Ainsi, les mots sont porteurs d’un discours, d’une idée, voire d’une idéologie. Il en est de même pour les représentations graphiques, cartographiques, or la connaissance du territoire ne va pas sans cartographie. Rien n’est jamais neutre. Les logiciels, les moyens informatiques de produire des cartes sont, a priori, à la portée de chacun. La rapidité et la facilité avec lesquelles il est techniquement possible de produire une représentation graphique d’un échantillon statistique ne doit pas pour autant laisser croire que cette production est dépourvue de pensée. L’objet est à utiliser avec précaution.

 

Savoir lire une carte

Une carte, dit-on, vaut mieux qu’un long discours. Elle rend lisible l’essentiel, lisse les détails, les scories, les accrocs. Chaque synthèse est un choix, chaque carte est un discours résumant une idée précise de ce que le lecteur doit retenir. La carte, si elle demande un savoir-faire, exige un savoir-lire dont le préalable est d’accepter qu’elle soit toujours fausse. La carte n’est pas le territoire, elle n’est pas la réalité, elle n’en est qu’une interprétation. Le cartographe choisit les objets, leur représentation, leur figuré, leur hiérarchie. Se voudrait-il objectif qu’il n’y parviendrait pas : ne voulant pas choisir, il choisit pourtant. La carte statistique n’y échappe pas. La coutume populaire prévient ; il y aurait trois sortes de mensonges : les mensonges, les sacrés mensonges et les statistiques. « Les pièges se situent certes en amont des recueils de chiffres, mais également dans ce recueil même, puis dans le traitement mathématique ou informatique des données, enfin en aval de leur interprétation. Les erreurs et biais peuvent provenir d’un choix idéologique, d’une volonté de tromper, ou aussi d’une naïveté, d’un manque de culture statistique […] ». Qu’en est-il donc de la carte statistique ? Doublement fausse ? Sans aucun doute. La donnée statistique relative (taux, pourcentage, densité, indices…) représentée en aplat sur l’ensemble de la surface d’une entité territoriale trouble forcément dans la lecture de l’information. La tâche est d’autant moins aisée que si la donnée est relative, et son tri, sa répartition (sa discrétisation) le sont également. En effet, la cartographie d’une série statistique implique sa partition préalable en classes, retranscrites par des plages graphiques ordonnées (couleurs, hachures…). La carte, comme toute image, marque plus rapidement l’esprit qu’un texte, et la légende n’intervient qu’en second temps. Associée à la préoccupation due à l’attention portée à des éléments anxiogènes (chômage, paupérisation, vote d’extrême droite, pollution…), la représentation cartographique est facilement manipulatrice, notamment parce qu’elle est reconnue comme étant un outil d’aide à la décision. Autant que des beaux parleurs méfions-nous des beaux cartographes (et de ceux qui ne savent pas lire) !

 

La carte porte intrinsèquement un discours idéologique.

Conscient du pouvoir conféré par ces outils, les statistiques et la cartographie sont souvent l’apanage des services de l’État. La cartographie comme la géographie servent, d’abord, à faire la guerre ! (pour reprendre le titre du célèbre ouvrage d’Yves Lacoste). Travailler, s’inscrire dans l’espace est le fondement de notre politique contemporaine, de la gestion de la ville. La maîtrise de l’outil et des données donne la maîtrise du territoire, de ses limites, de ses frontières. Certains États ne s’y trompent pas, en interdisant tous moyens de réaliser une géolocalisation satellite à des territoires sous domination, comme Israël vis-à-vis des Territoires palestiniens. Restons donc prudents. La cartographie nécessaire, sinon indispensable à la compréhension des dynamiques territoriales n’en est pas pour autant innocente et ne peut, sans un minimum de contextualisation, se suffire à elle-même. Ainsi, les travaux, dont la méthodologie et le contexte d’obtention des données ne sont pas clairement établis et dont l’imprécision peut devenir source de dévoiement intellectuel, deviennent de réels freins à la compréhension citoyenne des dynamiques spatiales.

Le consensus postpolitique imposé, dans lequel s’inscrivent l’analyse et la fabrique du territoire, ressurgit dans son interprétation graphique et tend à rendre incontestable un mode de gouvernement soumis aux pressions économiques et tend à le justifier. Il construit tout autant incontestablement la communautarisation des sociétés et des espaces. C’est dans ce contexte que l’analyse critique doit redoubler lorsque le discours d’accompagnement est tout aussi imprécis, servant de fondement à une opposition, une mise en concurrence des territoires entre eux. Les territoires sont vivants, inscrits dans le temps long de leur occupation anthropique. L’histoire dans laquelle ils sont pris est la nôtre, nous qui les habitons, les vivons. À l’heure où l’on parle d’apartheid pour désigner les territoires urbains de banlieue, la plus grande précaution est de mise quant à son interprétation cartographique, et doit renforcer la volonté d’en restituer la production aux citoyens, justement parce qu’elle est outil de pouvoir. 

 

*Violette-Ghislaine Lorion-Bouvreuil est cartographe.

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