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Science et démocratie, les liaisons dangereuses ?

 

Le peuple peut-il avoir son mot à dire en matière de science ? Cette question délicate est centrale dans le livre récent, coordonné par Janine Guespin-Michel et Annick Jacq, La science pour qui ? paru aux éditions Le Croquant en 2013. Un dialogue entre un physicien et l’une des coordinatrices de l’ouvrage, biologiste, prolonge ici le débat.

 

Débat entre Jean-Noël Aqua et Janine Guespin-Michel*

La science doit-elle être utile ?

Jean-Noël Aqua : Utile veut dire « qui sert à quelque chose ». Reste à dire à qui et quand ? Avancer le front des connaissances sert l’humanité dans sa quête de compréhension du monde. La science devrait avoir les moyens de se développer à ce seul titre. Mais la vision « libérale » se cache derrière « l’utilité ». Autant en sous-tendant son immédiateté qu’en la définissant par l’enrichissement. Pourtant l’histoire montre que la science la plus utile, celle qui a révolutionné nos sociétés, était de son temps « inutile ». La révolution informationnelle actuelle n’est possible que grâce à des ruptures comme la mécanique quantique (à la base du transistor) qui n’avaient aucune application visible et prévisible. Sans recherche libre, pas de développement à long terme. Il est important de faire le distinguo entre la recherche qui cherche à comprendre, et la recherche et développement (R&D) qui cherche à utiliser les connaissances pour produire. Pour la R&D, l’utilité sociale de telle ou telle application doit être questionnée. Est-il utile de développer la finance ultrafréquence, le neuromarketing, le rasoir cinq lames ? Faire franchir à la démocratie la porte de l’entreprise est incontournable pour faire prendre en compte les besoins de la société. Sur la base d’un homme, une voix. Quand on parle de production, la société est directement concernée car la production conditionne la satisfaction des besoins humains. C’est le sens et l’intérêt des propositions pour de nouveaux pouvoirs dans l’entreprise.

 

Janine Guespin-Michel : D’abord, je dirais moi aussi, que signifie utile ? Utile à quoi ? Utile à qui ? Dans l’économie de la connaissance actuelle, utile signifie « qui permet des innovations favorisant la compétitivité (lire les profits) des entreprises ». La théorie de l’évolution, tout comme une découverte scientifique permettant l’élaboration d’un vaccin pour une maladie « non rentable » seraient-elles inutiles ? Pour moi, la science est utile dans trois domaines, et je ne divise pas les recherches entre fondamentale et R&D, mais entre recherche fondamentale libre, et recherches finalisées qui comprennent du fondamental, de l’appliqué, et du développement technique, avec une porosité entre elles.

La recherche libre vise à augmenter la connaissance du monde dans lequel nous vivons, à le comprendre. Les questions posées proviennent des connaissances antérieures, et sont internes à la science. Souvent, en biologie aussi, cette connaissance a permis, de la manière la plus inattendue, d’étendre notre pouvoir technologique. On dit qu’elle a eu des applications. C’est une utilité dérivée, et il y a une multiplicité d’étapes de choix entre une découverte et ses applications. Mais les questions posées à la recherche peuvent aussi émaner de la société. Actuellement, la recherche-innovation signifie que la science se doit d’aborder des questions dont les réponses prévisibles conduisent à des applications innovantes (pourvoyeuses de profits). Mais il y a aussi les grands problèmes que rencontre actuellement l’humanité, réchauffement climatique, énergie, santé, démocratie, qui exigent des recherches. Les applications, donc les recherches, doivent-elles être utiles à l’humanité ou aux seules entreprises ?

 

Quelle devrait être l’interaction des citoyens avec la science ?

Jean-Noël Aqua : Les citoyens agissent déjà, via leur représentation nationale ou européenne sur les budgets de la recherche, les grandes thématiques des appels à projets, l’organisation de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR)… Cette interaction devrait garantir la liberté de recherche et d’enseignement. On ne dirige pas la création artistique… ni la science. Pourtant, on assiste, avec la complicité des partis du renoncement, à l’orientation progressive des thèmes de la recherche publique sur l’intérêt immédiat des entreprises (accompagnant la fermeture de centres de recherche privés), ou sur l’immédiatement « utile ». Cet asservissement se fait via l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) qui finance grandement les labos, ou certains appels à projets européens, même s’il reste de nombreux îlots de résistance. Il faut lutter contre cette tendance en donnant à la recherche des moyens récurrents et des postes stables, conditions de sa liberté. Mais s’il est important de lutter contre la dictature des marchés financiers, ce serait un non-sens de la remplacer par un autre dirigisme. La science a besoin de liberté et de temps longs. L’histoire (Lyssenko…) montre que, quand la science, qui cherche le vrai, est asservie à la politique, qui cherche le « juste », cela nuit aux deux. Des groupes de pression « citoyens » ont tenté de s’autoproclamer représentants de la société « civile » pour définir des thématiques du CNRS. C’est la chose à ne pas faire. Les interactions entre scientifiques et individus, associations, industriels, syndicalistes… sont mutuellement enrichissantes. Elles permettent aux scientifiques d’étendre leurs sujets et aux citoyens de saisir les enjeux scientifiques. Mais la démocratie ne résulte pas de l’influence des groupes de pression, qu’ils soient industriels ou « citoyens ». Elle ne se résume pas non plus à la représentation. Des lieux de débats comme l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques et d’autres lieux à inventer, notamment au niveau européen, devraient permettre de donner la transparence nécessaire sur les choix opérés et d’aider à la prise de décision.

 

Janine Guespin-Michel : Dans l’économie de la connaissance actuelle, les (grandes) entreprises jouent un rôle privilégié, à la fois pour faire les choix technologiques, et pour poser à la recherche, y compris publique, les questions qui leur paraissent susceptibles de conduire à des applications innovantes. Les citoyens ne peuvent que constater les risques qui en découlent et lutter contre eux. Mais leur rôle pourrait être aussi actif. D’une part, au niveau des choix technologiques qui sont faits à partir d’une découverte scientifique (ce qui préviendrait les risques). Ce pourrait être le rôle des personnels et des usagers des industries où se font ces choix. D’autre part, les citoyens peuvent aussi poser des questions à la recherche. La recherche actuelle est divisée en sous-disciplines très spécialisées qui lui permettent de faire ses découvertes et de faire en interne ses choix de problématiques. Mais cela ne lui permet pas de poser les questions qui requièrent la coopération de plusieurs disciplines parfois très éloignées, voire de savoirs non scientifiques (recherches contextualisées pour faire bref). Ces questions sont souvent issues de la société et les citoyens, les acteurs de terrain, et pas seulement les groupes de pression industriels comme à présent, peuvent poser ces questions, posséder ces savoirs. C’est le cas par exemple des malades qui ont aidé la recherche médicale en lui apportant leur expertise. C’est enfin sur les questions soulevées par les grands défis de l’humanité que la participation citoyenne peut s’avérer indispensable.

 

Quels sont les liens entre science et démocratie ?

Janine Guespin-Michel : Je me bats depuis quinze ans pour l’idée de « science et démocratie ». Tout d’abord elle ne signifie pas que des citoyens vont vérifier ce que font les scientifiques ni que les résultats scientifiques doivent être soumis au vote ! Elle signifie que les choix concernant la recherche scientifique doivent être faits de façon démocratique. Quels sont ils ?

Il y a d’abord les choix budgétaires. La répartition des grandes masses budgétaires entre les disciplines est soumise à l’heure actuelle aux pressions des groupes de pression financiers et industriels. Je ne pense pas non plus qu’elle doive être réservée aux seuls scientifiques. Elle doit comprendre une étape de dialogue avec eux, et en tout état de cause se faire de manière transparente. C’est une question de démocratie des institutions et de l’État.

Ensuite, comment doivent être choisies les questions scientifiques à traiter ? Une partie, correspondant à la recherche libre doit l’être par la communauté scientifique, avec des procédures démocratiques telles celles des débuts du CNRS. Mais celles qui correspondent aux autres types de recherches finalisées ou contextualisées doivent provenir d’instances démocratiques comprenant des scientifiques et des représentants des citoyens concernés. Cela nécessitera des instances démocratiques diverses, décentralisées, dont certaines expériences actuelles pourront servir d’exemple. Cela nécessitera aussi une culture scientifique générale, des citoyens comme des travailleurs scientifiques, pour laquelle l’existence de ces instances sera une forte motivation.

 

Jean-Noël Aqua : Notons tout d’abord que le système français d’ESR est organisé avec des éléments (certes imparfaits) de démocratie qui en font un système unique au monde. Mais ces liens sont multiples et je n’en évoquerai que quelques-uns. Je voudrais rappeler que la science touche à ce qui est, la politique et la démocratie à ce qui doit être. La science énonce des « lois » plus ou moins vérifiables que l’homme ne peut pas changer, comme la chute des corps. La démocratie énonce des « lois » qui sont les règles décidées en commun du vivre-ensemble. La science concerne la production et le partage du savoir, qui est un élément décisif de l’émancipation humaine. S’interroger sur la masse manquante de l’Univers ou sur l’intelligence sont des aventures qui devraient être partagées. La diffusion de la culture scientifique, les programmes de l’école à l’université… sont des éléments importants d’un projet politique émancipateur. Mais le savoir est aussi une condition d’exercice du pouvoir. Celui qui décide est souvent celui qui sait. Les choix stratégiques des entreprises, beaucoup de politiques publiques sont le résultat d’une combinaison du possible technologiquement (produire de l’énergie sans émettre de CO2 par exemple) et du souhaitable (enrichir les actionnaires ou satisfaire les besoins humains ?). Mais pour agir sur le souhaitable, il est important de comprendre le possible « naturellement » (de combien d’énergie a-t-on besoin ?). Partager la science, c’est permettre le partage du pouvoir.

 

*Jean-Noël Aqua est physicien. Il est maître de conférences à l’université Pierre-et-Marie Curie.

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