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Le salaire au Moyen Âge

Entre les Xe et XIVe siècles, le travail contraint, sous la forme de la corvée, est caractéristique de l’exploitation du travail humain. Ni à la campagne ni à la ville il n’est cependant incompatible avec le salariat, mode normal de rémunération en ville et plus exceptionnel à la campagne.

 

Par Laurent Feller*

 

La question des corvées

Les paysans sont en effet le plus souvent détenteurs de leur exploitation à titre héréditaire et ne peuvent pas en être expropriés. Ils détiennent des droits incomplets mais réels et effectifs sur les moyens de production comme sur la production elle-même. Les corvées ne sont pas gratuites pour le seigneur, dans la mesure où un repas, souvent copieux d’ailleurs, est dû au travailleur et dans la mesure aussi où leur organisation, comme le contrôle de leur exécution a un coût. Il faut convoquer les travailleurs, surveiller la façon dont ils s’acquittent de la corvée et, le cas échéant, organiser la répression des gestes de mauvaise volonté, de refus voire de révolte pure et simple. Le corvéable peut éventuellement se faire remplacer : la relation salariale intervient une première fois à cet endroit, de manière dérivée, puisque le travailleur remplaçant, qui vient exécuter la corvée à la place du titulaire, peut lui-même être un salarié de ce dernier, non du seigneur. Enfin, à partir du XIIe siècle, les paysans rachètent les corvées, préférant payer une somme d’argent plutôt que d’avoir à exécuter les travaux requis. Le paiement de substitution semble avoir toujours été avantageux pour le dépendant, le prix de rachat étant fréquemment inférieur au montant du salaire exigible pour effectuer les travaux concernés.

 

Le salariat urbain

En ville, les choses se présentent de manière différente : le travail forcé y est marginal et n’atteint que des populations très particulières d’esclaves, essentiellement dans les cités portuaires de la Méditerranée. Le travail salarié est normalement celui du compagnon, employé à la journée ou à la semaine par le maître d’un atelier, quelle que soit la nature de celui-ci (tissage, confection, travail du métal). Il concerne une catégorie particulière de la population, celle qui, totalement dépourvue de capital, n’a que ses bras pour vivre et dont le salaire rémunère à la fois la force physique, les capacités professionnelles et l’assiduité au travail.

Une mention spéciale doit être faite du bâtiment. Beaucoup de villes médiévales, sinon toutes, ont en permanence des chantiers de construction très importants en cours, qu’il s’agisse des murailles, à construire ou à entretenir, ou qu’il s’agisse des édifices religieux, les églises cathédrales étant pour la plupart reconstruites à partir du XIIe siècle. Cela maintient des chiffres considérables de travailleurs spécialisés ou non au cœur même de la cité dont il faut organiser le travail et qu’il faut rémunérer, le salariat étant le mode normal de rétribution du travail de construction. L’organisation du travail passe, sur les chantiers, par la mesure du temps passé à exécuter les tâches prescrites : les premières horloges apparaissent tardivement sur les chantiers de construction mais la mesure du temps, grâce à des sabliers a toujours été un souci des employeurs. Des procédures et des instruments permettent de scander l’embauche et la fin du travail, de répartir les pauses, et d’établir une forme de discipline du travail reposant en particulier sur la ponctualité. Au XIVe siècle, sur le chantier de la cathédrale de Sienne, la journée est divisée en 36 punti, périodes d’environ 20 minutes qui permettent de mesurer finement la durée du travail et celle des pauses.

Le salarié reçoit une somme convenue, versée le plus souvent en numéraire, au terme de l’exécution de son travail. Cette somme d’argent n’épuise pas toujours la question de la rémunération. Il existe en effet, en plus du salaire à proprement parler toute une gamme de gratifications qui accroissent mais aussi complexifient la rémunération du travailleur. Ainsi, à Nuremberg, au XVe siècle, le repas quotidien et une prestation monétaire, le Badegeld (l’argent pour le bain) s’ajoutent toujours au salaire proprement dit et apparaissent non comme une libéralité de l’employeur, mais comme une obligation à laquelle il ne saurait se soustraire. Le repas, quant à lui, peut faire l’objet de négociations. Les travailleurs peuvent, dans certaines circonstances, lui préférer une somme d’argent forfaitaire. D’autre part, une part de la rémunération peut être versée en nature, le vêtement et les chaussures font alors partie de la rémunération de même que des quantités de céréales versées en plus du repas.

 

Le salariat rural

Dans les exploitations agraires, le travail familial domine : le chef, sa femme et ses enfants suffisent très souvent, mais pas toujours, à couvrir les besoins en main-d’œuvre. Seules les très grandes exploitations, qui ont besoin d’avoir en permanence du personnel pour exécuter des tâches spécialisées, recourent de manière systématique au salariat. Il faut en effet s’occuper des animaux, faire fonctionner la laiterie mais aussi labourer la terre, ce qui est, sur un grand domaine, une occupation permanente et non pas saisonnière : en plus des labours précédant les semailles, en octobre et en mars il faut retourner périodiquement les terres laissées en jachère et préparer ainsi le cycle des cultures. L’entretien des charrettes et des charrues suppose aussi la présence presque permanente de charrons susceptibles de maintenir en état les moyens de transport des marchandises et des personnes. Tous ces travailleurs sont employés à l’année, moyennant un contrat prévoyant un salaire normalement très bas, le seigneur assurant en plus de la rémunération le gîte et le couvert et fournissant aussi les vêtements : de ce fait, il est extrêmement difficile de calculer ce que coûte le travail et ce que touche effectivement le travailleur. En Provence, au XIVe siècle, sur la commanderie hospitalière de Comps, le salaire des bouviers employés en hiver, de la Saint-Michel (29 septembre) à la Saint Jean-Baptiste (24 juin) est versé en argent (une livre et 4 sous chacun). On leur donne en plus des sommes d’argent censées couvrir leurs dépenses en vêtements et en chaussures, soit respectivement 6 sous et 10 deniers pour le vêtement et 20 sous, soit une livre, pour leurs chaussures. Ils reçoivent également une certaine quantité de blé chaque mois. Le serviteur qui travaille pour eux ne reçoit que la moitié de ce qu’eux-mêmes touchent, que ce soit en numéraire ou en nature. Dans ces conditions, le salaire proprement dit, n’est qu’une part, certes importante, mais non décisive de la rémunération.

La sécurité de l’emploi sur une période assez longue rend la position de salarié agricole relativement acceptable. Elle est aussi beaucoup plus fréquente qu’on ne l’a longtemps cru. Les petits et moyens paysans, dont les exploitations dépassent une certaine taille, aux alentours de cinq hectares, ont en effet recours eux aussi au travail salarié. Ils le font d’abord pour compléter la force de travail présente sur la tenure lorsque les enfants sont en bas âge, ou lorsqu’il n’y a pas d’enfants. Le plus souvent, les valets ainsi recrutés le sont également à l’année et ils sont recrutés parmi les paysans sans terre de la communauté villageoise. L’alternative est de recruter au coup par coup des travailleurs payés à la journée : le salaire à verser est alors plus élevé et, surtout, le souci d’avoir à planifier le recrutement ou à l’effectuer dans l’urgence au moment où l’on en a le plus besoin fait que ce système est au bout du compte plus perturbant qu’autre chose. Mieux vaut avoir un valet à domicile, quitte à lui laisser, en dehors des moments de presse, des loisirs qu’il peut utiliser au mieux de ses intérêts. Lorsque les enfants atteignent l’âge de travailler, le ou les valets ne sont pas pour autant licenciés. Il est plus avantageux pour le tenancier d’envoyer son ou ses fils travailler à l’extérieur, dans des exploitations de même nature que la sienne, chez des égaux statutaires, voisins, amis ou membres de la famille. Cette politique permet au groupe des adultes de retarder très longtemps le moment où les enfants peuvent arriver à fonder une famille et à obtenir une exploitation qui leur soit propre. D’autre part, le système seigneurial pèse à plein sur ce monde, dans la mesure où il contraint les paysans à avoir une réserve de force de travail suffisante pour satisfaire aux exigences en corvées qui, même si elles ne sont pas effroyablement lourdes sont tout de même significatives : on peut estimer à une fourchette comprise entre 75 et 100 le nombre de journées dues, en Angleterre, au titre de la corvée. Les salariés de la tenure donnent à l’exploitant la possibilité d’avoir ce volant qui permet de ne pas sacrifier l’exploitation familiale.

 

Dans la société médiévale, le salariat est une nécessité absolue, le travail forcé et l’exploitation autonome des terres ou l’entreprise artisanale n’épuisant pas la totalité des rapports de production. La condition salariée, cependant, doit être retenue comme étant synonyme de pauvreté et de sujétion : la figure du travailleur pauvre, qu’il soit compagnon ou ouvrier agricole, est l’une des plus familières que nous offre le Moyen Âge. 

 

*Laurent Feller est historien. Il est professeur d’histoire médiévale à l’université Paris1 Panthéon-Sorbonne.

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