La revue du projet

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Yannis Ritsos

 

 

J’ai parlé plusieurs fois avec Yannis Ritsos au téléphone, (il s’exprimait très bien en français), mais je ne l’ai jamais rencontré. C’est un des principaux regrets de ma vie d’éditeur… Quand je me suis décidé à l’appeler pour lui dire que je voulais lui rendre visite à Athènes, il m’a répondu qu’il était trop tard…

À Messidor, nous avions publié plusieurs de ses livres de prose, tirés de l’étonnante série des récits d’Arioste l’attentif, qui est un peu son double, à la fois candide, critique, imaginatif et toujours émerveillé.

Puis, au Temps des Cerises, son livre : Tard, bien tard dans la nuit, qui vient de reparaître en édition bilingue, complété de nouvelles traductions. Ce livre réunit ses derniers recueils. L’approche de la fin (dont il était conscient) n’obscurcit pas l’ambiance des poèmes, (marqués au contraire par un humour serein) mais elle leur confère une valeur testamentaire. L’ombre de la mort y rend toute manifestation de la vie particulièrement précieuse et l’auréole. Ritsos se livre là à un bilan de sa vie, de son engagement poétique et politique. Il s’y montre lucide, mais il ne renie rien…

D’autres livres ont été publiés récemment, comme La Symphonie du Printemps, chez Bruno Doucey. Ou le Journal de déportation (1948-1950) écrit pendant qu’il était déporté sur les îles de Limnos et Makronissos (édition Ypsilon). Ces recueils s’ajoutent aux nombreux poèmes traduits notamment par Dominique Grandmont, poète proche de Ritsos et son grand traducteur en français.

Cette actualité éditoriale de Ritsos en France témoigne de l’intérêt que son œuvre continue de susciter chez nous.

Il est sans doute l’un des poètes étrangers qui a le plus influencé les poètes français de ma génération. Et nous savons que son influence a été aussi très grande sur de nombreux poètes étrangers, comme Mahmoud Darwich, par exemple.

Chercher à cerner les raisons de cette attraction n’est pas facile. Il y a bien sûr l’engagement communiste du poète, sa dimension de grand poète progressiste, populaire et national. (J’ai le souvenir, après la chute des colonels, d’avoir assisté à la première fête légale d’Odigitis, le journal des jeunes communistes grecs, dans un grand stade de Kisseriani, faubourg « rouge » d’Athènes, et d’avoir entendu des milliers de jeunes chanter à l’unisson ses poèmes mis en musique par Theodorakis).

Mais l’engagement, chez Ritsos, est rarement déclaratif. Sa poésie est inépuisable comme la vie… On peut reprendre cent fois un de ses livres et éprouver toujours le sentiment de la découverte. Dans son mouvement incessant d’énumération du monde, sa poésie dit le caractère infini et toujours surprenant du réel qui ne se laisse pas réduire à quelque discours ou analyse que ce soit. Mêlant le merveilleux au réel, Ritsos témoigne aussi d’un sens exceptionnel de l’image, de la métaphore qui est comme le dit le mot grec, un moyen de « transport », lequel nous conduit plus loin et ailleurs que l’état présent du réel.

Sur la presqu’île de Monemvassia, (l’ancienne Malvoisie), la maison du poète, à l’entrée du village moyenâgeux, est à peine indiquée. Mais quand on y parvient, on découvre, sur une terrasse qui domine la mer, un buste du poète qui regarde au loin…

 

Francis Combes

 

 

Le poète

 

Il a beau plonger sa main dans les ténèbres,

sa main ne noircit jamais. Sa main

est imperméable à la nuit. Quand il s’en ira

(car tous s’en vont un jour), j’imagine qu’il restera

un très doux sourire en ce bas monde,

un sourire qui n’arrêtera pas de dire « oui » et encore « oui »

à tous les espoirs séculaires et démentis.

 

Karlovassi, 17. VII. 87

 

En guise d’épilogue

 

Souvenez-vous de moi - a-t-il dit. J’ai marché des milliers de kilomètres

sans eau, sans pain, sur des cailloux et des épines,

pour vous apporter du pain et de l’eau et des roses. La beauté

jamais je ne l’ai trahie. Tout mon bien, je l’ai partagé équitablement.

Pour moi, je n’ai rien gardé. Très pauvre. Avec un petit lys des champs

j’ai éclairé nos nuits les plus sauvages. Souvenez-vous de moi.

Et pardonnez-moi cette dernière tristesse : j’aurais voulu

encore une fois, avec la fine faucille de la lune, moissonner

un épi mûr. Me tenir sur le seuil, à regarder

et mâchonner le blé grain par grain, avec mes dents de devant

en admirant et bénissant ce monde que je laisse,

en admirant aussi Celui qui gravit la colline dans le couchant tout doré. Voyez :

sur sa manche gauche il a un rapiéçage carré de pourpre. Ça

ne se voit pas très bien. Et c’est ça que je voulais surtout vous montrer.

Et c’est peut-être surtout pour ça qu’il faudrait que vous vous souveniez de moi.

 

Karlovassi, Samos, 30. VII. 87

traductions Gérard Pierrat

 

 

1

L’autre soir est passé dans la rue

le vieillard aveugle.

il tenait une marguerite –

mon dernier argument.

 

traduction Marie-Laure Coulmin Koustaftis

in Tard, bien tard dans la nuit, Le Temps des Cerises, 2014.

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